ON L’A PAS PRISE POUR UN COMPLIMENT
Le succès de Femme commerçante précède son enregistrement. La chanson avait déjà conquis le public parisien et celui des pays scandinaves pendant la tournée européenne de M’Pongo Love, et c’est fort de cet accueil qu’elle entre en studio en 1982 sous la férule de Safari Ambiance, pour un album référencé SAS 036 qui rassemble les titres de ce parcours. L’ordre des choses mérite d’être noté. Le morceau ne s’est pas imposé depuis Kinshasa vers l’extérieur, il a d’abord fonctionné devant des salles qui ne comprenaient ni le lingala ni le kikongo. Ce qui portait là-bas, c’était la voix, la section cuivres, la conviction du phrasé. Le texte, lui, attendait son public réel.
Ce public l’a trouvé, et avec lui une interprétation qui s’est figée. La chanson est aujourd’hui présentée comme un hommage au courage et à la détermination des femmes, considérées comme actrices essentielles du développement et de l’épanouissement de leurs foyers, avec en figure centrale celle qui pratique le commerce fluvial au péril de sa vie pour nourrir ses enfants. Rien de faux là-dedans. Mais si l’on suit le texte ligne à ligne, M’Pongo Love passe très peu de temps à féliciter. Elle passe l’essentiel du morceau à dire quoi faire. La différence n’est pas cosmétique : un hommage regarde, une consigne engage. Femme commerçante appartient à la seconde catégorie, et c’est précisément ce qui lui a permis de survivre à quarante ans de commentaires.
ELLE CHANGE DE LANGUE POUR TRANCHER
Les couplets, en lingala, ne dressent pas un portrait mais quatre. La commerçante, la mariée, celle qu’on abandonne après l’avoir mise enceinte, et la fiancée encore étudiante. Quatre situations distinctes, là où la rumba de cette période se concentre presque toujours sur un seul cas, un couple, un chagrin. Et ces quatre femmes ne sont pas sur le même plan. Deux sont déjà prises dans leur vie, deux se tiennent encore à une bifurcation. Aux premières, M’Pongo Love répond qu’il faut cesser de pleurer et chercher le chemin qui permettra de soutenir les enfants. Aux secondes, le conseil change entièrement de nature : s’asseoir, écouter, ne pas se précipiter vers le mariage ni vers la maternité, chercher d’abord ce qui garantira l’avenir. Ce n’est pas le même discours. À celles qui sont dedans, elle donne une méthode. À celles qui peuvent encore choisir, elle donne un avertissement.
Le basculement le plus fort du morceau est linguistique. Les couplets sont en lingala, les réponses en kikongo. Née à Boma au Kongo Central, d’un père yombé et d’une mère kasaïenne, M’Pongo Love passe à la langue de sa région d’origine au moment exact où elle cesse de décrire pour prescrire. Le lingala expose les situations, le kikongo tranche. La musique épouse ce dédoublement. Le morceau s’ouvre sur la grosse caisse, puis une section cuivres amène la voix ; dans le dernier tiers, Sammy Massamba, arrangeur et directeur d’orchestre originaire de Brazzaville, installe un groove jazzy où les hurlements des saxophones et la guitare solo se disputent le premier plan, avec Mauro Efumu et Bampi-di-Mpolo à la réalisation. La chanson ne se termine donc pas sur le message mais sur une longue plage instrumentale. Le conseil donné, l’orchestre reprend la parole. La structure dit quelque chose que le texte ne dit pas : il n’y a rien à ajouter.

AUCUN COUPABLE, AUCUNE PLAINTE
Ce que le morceau refuse compte autant que ce qu’il affirme. Aucun coupable n’est désigné. Pas de mari nommé, pas de système dénoncé, pas de plainte adressée à quiconque. À la femme délaissée, M’Pongo Love ne propose ni vengeance ni consolation, elle propose un calendrier. Ce refus du registre de la victime est ce qui a le moins vieilli, et c’est aussi ce qui rend l’usage annuel du titre un peu inconfortable. Célébrer le courage de la femme commerçante chaque mois de mars, c’est garder le tableau et jeter l’instruction. Le tableau est flatteur, l’instruction est exigeante : elle demande aux femmes de se former, d’anticiper, de ne pas confondre l’amour avec un plan de vie.
Reste la question de l’autorité. D’où parle-t-elle, cette femme de vingt-six ans qui explique aux autres comment tenir ? De son propre parcours, d’abord. Formée à partir de fin 1975 auprès du saxophoniste Empompo Loway, entourée dès 1977 des Ya Toupas où passent Ray Lema, Félix Manuaku Waku, Alfred Nzimbi et Bopol Mansiamina, elle compose et arrange elle-même au moment de Femme commerçante. Elle s’est frayée un chemin dans un monde musical alors entièrement tenu par les hommes. Mais la presse congolaise ajoute une précision qui referme la boucle : cette bravoure, elle la tenait de sa mère, Françoise Kabangu. Le morceau n’est pas un conseil donné d’en haut. C’est un conseil transmis. M’Pongo Love meurt le 15 janvier 1990, à trente-trois ans. Le disque, lui, continue de parler à la deuxième personne.