LE FLEUVE DES ANCÊTRES
Tout commence dans une maison de la commune de Kasa-Vubu, chez la famille Mangaya, le 24 décembre 1969. Quatre fondateurs, D.V. Moanda, Henri Mongombe, Marcellin Delo et André Bita, y actent la naissance d’un orchestre de jeunes gens qui jouera son premier concert trois mois plus tard, au bar Hawaï, dans le quartier de Kalamu. Le nom, selon la journaliste Marie-Louise Mumbu, contracte une formule lingala : Zaïre ya bankoko, [zaïre qui est la prononciation deformée de nzadi] le fleuve de nos ancêtres. Langa Langa, lui, désigne une plante médicinale du Kasaï, la région de Papa Wemba, qui chantait dans la formation originelle. Un fleuve et un remède : difficile de rêver meilleur blason pour ce que Tiakola vient chercher. Car il ne prélève rien. Un échantillon se découpe dans un disque ancien ; un orchestre, lui, s’invite, et l’invitation change tout. Sur les plateformes, Zaïko Langa Langa figure comme artiste principal du morceau, au même rang que Rema sur Best ou Jorja Smith sur Jet Lag. Le titre choisi tient presque de l’aveu. La vie d’un Homme, avec une majuscule qui élargit l’individu à l’espèce, pour un orchestre de cinquante-sept ans : la durée exacte d’une existence, portée par un chef qui vient d’en fêter soixante-treize.
La question de la représentativité se lit dans l’histoire même de Zaïko, qui n’a cessé d’occuper les scènes où l’Afrique se donnait à voir. En septembre 1974, c’est lui qui ouvre le festival Zaïre 74, sur une affiche où l’attendent James Brown, Miriam Makeba, B.B. King et Bill Withers. Le 20 novembre 1987, il devient le premier groupe congolais à jouer sur TF1. Le 24 avril 2026, il remplit le Zénith de Paris pour la deuxième fois de sa carrière, vingt-quatre ans après la première, devant plus de six mille personnes, et consacre une partie de la soirée à Papa Wemba, disparu dix ans plus tôt. Chaque fois, la même opération : faire entrer Kinshasa dans une salle qui ne l’attendait pas. La vie d’un Homme accomplit ce geste à l’échelle d’une génération. Des milliers d’enfants de la diaspora ont connu Zaïko par les vinyles, les cassettes et les mariages de leurs parents, avant que le rap ne devienne leur langue. Pour une fois, ce n’est pas l’enfant qui emprunte le disque du père ; c’est le père qui entre dans le disque de l’enfant, sous son propre nom.