UN TITRE DE SACRISTIE POSÉ SUR UNE RUPTURE
Le malentendu tient au titre. Makolo ya Massiya, les pieds du Messie, sonne comme un cantique et se retrouve classé comme tel, alors que la chanson figure en position d’ouverture d’un disque profane où voisinent Châtelet, Bajaloux, C’est mon mari et Tout à l’envers. Ce que Carlyto Lassa raconte là est une histoire de séparation, la plus banale et la plus ancienne du répertoire congolais : celle qui est partie s’appelle Kinsala, et elle est partie pour de l’argent. La singularité n’est pas dans le motif, elle est dans la langue employée pour le dire. Le chanteur ne dispose, pour mesurer sa peine, que du vocabulaire de l’Écriture. Il feuillette un livre de l’amour dont chaque page nomme le sentiment dans une langue différente, français, anglais, lingala, swahili, comme si aucun idiome pris isolément ne suffisait. Il rappelle que Judas a vendu le Christ, s’est aperçu trop tard que la somme ne valait rien, et n’a pas pu racheter ce qu’il avait perdu. Puis il pose l’image qui donne son nom au morceau : sa douleur d’homme quitté a la forme exacte de deux pieds transpercés.
Musicalement, le titre appartient à cette rumba lente et longue que les années 1990 pratiquaient encore sans se justifier, une architecture qui prend son temps parce qu’elle sait que la voix tiendra. Carlyto Lassa signe la composition aux côtés de Dele Mampoko et Luzolo Luyindula, et ce qu’il fait pendant ces neuf minutes relève moins de la performance que de l’endurance : un timbre clair, très peu vibré, posé haut, qui ne force jamais et qui laisse toute la douleur au texte. C’est exactement l’inverse de ce que le marché demanderait vingt ans plus tard. Là où la génération suivante ira chercher l’effet dans le cri et dans le seben, lui installe une plainte qui progresse par paliers et refuse de se résoudre. La chanson ne console pas, elle constate. Elle se termine sur une question adressée à personne, celle de savoir qui viendra jeter des fleurs le jour de sa mort.