UNE SCENE ORDINAIRE, UNE BLESSURE UNIVERSELLE
Fariala Wa Nyémbo n’a jamais cherché les projecteurs. Là où les grands leaders d’orchestre de son époque dansaient leur gloire en costumes flamboyants, lui avançait à contre-courant : un homme élégant et discret, une voix de velours posée sur une guitare qu’il portait comme on porte un carnet de notes. Franck Lassan était d’abord un observateur. Il arpentait les ruelles de Kinshasa, l’oreille tendue vers les murmures de la ville, les disputes de couples derrière les parcelles, et la parole posée des anciens sous le manguier. C’est de cette matière brute, faite de scènes ordinaires et de sagesse héritée, qu’allait naître l’une des chansons les plus mémorables de la rumba congolaise.
Tout commence, comme souvent chez les vrais poètes, par un instant volé au quotidien. Un soir, Franck Lassan assiste à une scène banale et pourtant douloureuse : une relation qui se brise sous le poids de l’infidélité, du mensonge et de la vanité. Kinshasa, à cette époque, est une fête qui ne s’arrête jamais. Les dancings débordent, la nuit promet tout, et la modernité accélère le tempo de la vie au point de faire oublier ce qui tenait les liens ensemble : le respect, la parole donnée, la fidélité à un choix. Là où un autre aurait haussé le ton, Franck Lassan rentre chez lui. Il s’assied avec sa guitare sèche. Et plutôt que de crier sa colère, il décide de faire ce que font les sages de sa culture : transformer la douleur en leçon, et la leçon en chanson.
LA COMPREHENSION DE L’ART AU SENS FIGURÉ
Il choisit l’art du dicton plutôt que celui de la dispute. Lui revient alors ce vieux proverbe lingala que les grands-pères murmuraient à voix basse : « Mbwa azali na makolo minei, kasi alandaka nse nzela moko » qui veut tout simplement dire que, le chien a quatre pattes, mais il ne suit qu’un seul chemin. Pour Franck Lassan, la phrase ouvre soudain tout un horizon. Regarde cet animal, semble-t-il se dire : avec ses quatre pattes, il pourrait théoriquement filer dans quatre directions à la fois. Pourtant il reste discipliné. Il choisit un sentier et s’y tient.
Comment l’être humain, doué d’intelligence, pourrait-il alors s’éparpiller, trahir, vouloir emprunter tous les chemins de l’existence en même temps ? De cette interrogation naît « Laissez tomber ». La chanson s’ouvre sur une complainte douce, portée par une guitare acoustique qui semble pleurer, et par cette voix suave et reconnaissable entre toutes, qui invite à renoncer à la superficialité. Ce n’est pas un règlement de comptes. C’est un appel à la fidélité, à la dignité et à la concentration : la conviction qu’une vie, comme un chemin, gagne à être suivie d’un seul tenant.

L’EXPANSION DU HIT
À sa sortie, la chanson touche une corde sensible. Mais son destin bascule grâce à la magie de la télévision. Dans le Zaïre des années 1970 et 1980, le dimanche a son rendez-vous sacré : le théâtre populaire de la troupe Salongo. Chaque semaine, des millions de familles se rassemblent devant l’unique chaîne du pays, l’OZRT. Les réalisateurs cherchent alors un générique pour leur émission phare, « Le Théâtre de Chez Nous ». Ils veulent une musique qui respire la vérité, la morale et l’authenticité congolaise. Quand ils posent les premières notes de « Laissez tomber » sur les images des comédiens légendaires, Monoko, Masumu Debrindet ou Inzia, l’évidence s’impose d’un coup.
À cet instant, la chanson change de statut. Elle cesse d’être un simple morceau pour devenir le signal sonore de la réunion familiale. Dès que résonnent les premiers mots, « Mbwa azali na makolo minei… », dans les haut-parleurs des téléviseurs en noir et blanc, les rues de Kinshasa, de Lubumbashi et de Kisangani se vident. Les enfants interrompent leurs jeux, les mamans baissent le feu de la cuisine. Le pays s’arrête pour écouter une leçon de vie.
UN HÉRITAGE QUI TRAVERSE LES GÉNÉRATIONS
L’empreinte de « Laissez tomber » ne s’est pas arrêtée aux téléviseurs en noir et blanc. La métaphore du chien, frappée par Lassan, est entrée dans l’imaginaire de la rumba au point de ressurgir, des décennies plus tard, dans la bouche d’un héritier de la nouvelle génération. Dans « Kiti ya Libaya », Ferre Gola chante « laisser tomber, laisser tomber ba nzela wana… » pour illustrer la supplication une réalité où la femme supplie son homme de laisser tomber la tromperie.
Ce dialogue à distance dit tout de la place qu’occupe Franck Lassan dans la mémoire musicale congolaise. Ses formules ne sont pas restées des reliques de dimanche : elles circulent, se transmettent et se réinventent. Quand un artiste de la stature de Ferre Gola reprend son vocabulaire pour dire l’amour autrement, il ne cite pas seulement une chanson, il prolonge une grammaire poétique. C’est la marque des œuvres qui comptent : elles offrent aux générations suivantes une langue dans laquelle continuer à chanter.
Franck Lassan nous a quittés, mais son histoire reste gravée dans le sol même de la rumba. Ce que cette chanson raconte, au fond, c’est l’histoire d’une époque où la musique congolaise était une école de la vie, un miroir tendu à la société. Lassan a réussi l’exploit rare de transformer un proverbe animalier en un hymne à la conscience humaine. Aujourd’hui encore, quand un Congolais entend cette phrase, un sourire nostalgique se dessine sur son visage. C’est le souvenir d’un Kinshasa d’une autre époque, celui des dimanches en famille, et la voix éternelle de Franck Lassan qui, du haut de sa sagesse, continue de nous chuchoter de ne jamais nous perdre en chemin.