LA MONTAGNE N’EST PAS UN OBSTACLE
Depuis Ain’t No Mountain High Enough, la montagne de la soul sert d’unité de mesure : elle est là pour être franchie, et sa hauteur ne dit rien d’autre que la force de celui qui la traverse. NAËK en inverse la fonction. Sa montagne n’est pas devant, elle est au-dessus, et l’on n’y monte pour prouver quoi que ce soit à personne. Les premiers vers ne la décrivent que par soustraction : nul n’y entend, nul n’y blesse, il n’y reste rien ni personne d’autre que soi. Un lieu entièrement défini par ce qui en est absent.
Le morceau s’ouvre pourtant sur une demande d’autorisation. Laisse-moi monter. Quelqu’un retient donc encore cette voix, et ce lien résiduel est à peu près la seule chose qui subsiste dans un texte d’où tout le reste a été retiré. Vient alors la ligne qui referme la strophe et qui annonce le registre : la voix se déclare morte, et juge inutile de continuer à vivre. Le temps grammatical fait ici tout le travail. La mort n’est pas envisagée, elle est constatée, déjà advenue. La montagne ne sert pas à fuir la vie, elle sert à déposer ce qu’il en reste.
LE TON EST DONNÉ
La clé arrive tard et arrive sans emphase : ils m’ont traité de sorcier, je le savais même pas. Cette phrase déplace rétroactivement tout ce qui précède. Elle explique l’absence de la mère et du père, elle explique que personne ne vienne, elle explique que la seule issue praticable soit l’altitude et le silence. À Kinshasa, l’accusation de sorcellerie portée contre un enfant n’est pas une figure de style, c’est une procédure sociale dont on connaît les étapes : la désignation, la séance de délivrance, l’expulsion du foyer.
Les chiffres demeurent approximatifs, faute d’étude aboutie sur le phénomène, mais l’ordre de grandeur est établi depuis vingt ans. L’UNICEF évaluait en 2024 entre quinze mille et vingt-cinq mille le nombre d’enfants vivant dans les rues de la capitale, ceux que la ville appelle les shégués. Une enquête préliminaire de 2006 attribuait à l’accusation de sorcellerie sept ruptures familiales sur dix. Le mécanisme tient à ceci que l’accusation est performative : il suffit de la prononcer pour qu’elle devienne vraie socialement, et l’enfant désigné n’a aucun moyen de la réfuter, puisque la seule preuve qu’on lui demande est son propre aveu. NAËK trouve pour décrire cet abandon une image dont on ne se débarrasse pas : tout le monde marche en file indienne. Le cortège passe, aucun ne s’arrête, aucun ne regarde de côté.

MAINS HORS DE SOI
La voix ne prie pas. Elle demande à un tiers de prier à sa place, de transmettre la requête, de plaider pour la guérison de son cœur. La prière est déléguée parce qu’elle n’est plus recevable dans la bouche d’un accusé. Le couplet central installe alors une seconde voix, qui répond et qui renvoie la demande à son expéditeur : cherche Dieu toi-même, il écoute, ouvre seulement ton cœur. Le conseil est sincère et il est terrible, puisqu’il désigne comme recours l’institution qui, dans la plupart des cas kinois documentés, a prononcé le diagnostic et facturé la délivrance.
Reste le vers le plus exact du morceau, celui où les mains cessent d’appartenir à celui qui les porte. L’enfant accusé de sorcellerie est dépossédé de son propre corps, sommé de reconnaître que ses mains agissent la nuit à son insu, qu’elles mangent, qu’elles tuent. On lui demande d’avouer des gestes qu’il n’a pas commis jusqu’à ce qu’il finisse par y croire, et c’est précisément à ce moment que la dépossession est complète. NAËK ne conclut pas sur une consolation, mais sur un avertissement : ce qui va être dit fera mal et laissera des traces. Le morceau s’arrête sur ce dernier mot, trace, c’est-à-dire archive, c’est-à-dire exactement ce dont l’accusation prive celui qu’elle désigne. À l’heure où nous écrivons, NAËK n’en possède guère davantage : deux titres parus en 2026, Searching en mars et Mountain en juillet. Une chanson sur l’effacement, portée par une voix que rien n’archive encore.