LE ROI ARRIVE PORTÉ
Innoss’B n’entre pas dans le clip de Bêtise, il y est porté. Assis sur un tshipoyi, ce fauteuil à porteurs réservé aux rois dans plusieurs traditions du Congo, il reprend une image que la mémoire kinoise connaît par cœur : celle de Papa Wemba dans le clip de Kema Fumbe. Le clin d’œil n’a rien d’un hommage décoratif, c’est une filiation revendiquée. En s’asseyant sur le trône du roi de la rumba, le chanteur de Goma s’inscrit dans une lignée que personne ne peut lui disputer sans disputer aussi celle de Papa Wemba.
Le geste vise juste, parce que Papa Wemba a lui-même passé sa carrière à mettre en scène la souveraineté. Le tshipoyi dit la même chose dans les deux clips : le roi ne marche pas parmi ceux qui le jugent, ce sont les autres qui le portent. Innoss’B s’approprie ce code au moment précis où une partie du public lui refuse le droit d’être congolais. La réponse est visuelle avant d’être verbale, et elle se lit sans traduction.
L’AMOUR DU PROCHAIN, UNE CITATION QUI ACCUSE
Le second clin d’œil est plus pointu. Innoss’B reprend le passage de RDC, chanson de JB Mpiana et des Wenge BCBG, qui commande d’aimer son ami comme on aime son prochain. Le morceau, à son époque, s’attaquait déjà au tribalisme qui fracturait le pays. En le citant, Innoss’B rappelle que le soupçon qui le vise n’est pas nouveau, il porte seulement un autre nom. Ce qu’on appelait tribalisme hier s’appelle aujourd’hui procès en nationalité.
Car le reproche fait à l’artiste tient en une équation fragile : un lingala hésitant vaudrait preuve d’origine étrangère. C’est oublier que Goma, sa ville natale, vit d’abord en swahili, et que le lingala, langue de Kinshasa et de la rumba, n’est pas la langue maternelle de tous les Congolais. Juger la congolité d’un artiste à son accent revient à exclure de la nation tout l’Est du pays. La citation de Wenge BCBG dit cela sans le crier : avant de traquer l’étranger, il faudrait apprendre à aimer son prochain.

RWANDAIS, OU LA ROYAUTÉ RETROUVÉE
Le soupçon n’est pas né de rien. En 2023, un reportage de TV5 Monde tourné à Goma présentait l’artiste comme hostile à la campagne de sensibilisation contre l’agression, et son avocat avait alors annoncé une plainte pour calomnie et diffamation. Depuis, le contexte a rendu l’accusation plus lourde encore : Goma est occupée depuis fin janvier 2025 par les rebelles du M23 soutenus par le Rwanda. Dans ce climat, traiter un artiste de Goma de rwandais n’est plus une moquerie, c’est une mise au ban.
C’est ce mot que Innoss’B choisit de désarmer. Dans Bêtise, il découpe « rwandais » en syllabes et les fait réentendre en lingala, roi nde ye yo, où elles forment une proclamation qui se traduit par c’est lui le roi. L’insulte devient un titre, l’accusation devient un sacre. Le jeu de mots ferme la boucle ouverte par le tshipoyi : celui qu’on voulait renvoyer de l’autre côté de la frontière revient porté en roi, dans la langue même qu’on l’accusait de ne pas parler. La polémique de son entretien avec DegueM autour de Fally Ipupa occupe les réseaux, mais c’est ici que l’artiste a choisi de répondre, en musique.