UN VERRE REMPLI À RAS BORD
La maison de Porto-Novo où naît Charbel Maurille, en mars 2002, compte plusieurs appartements et une dizaine d’enfants, assez pour que chaque jeu tourne à la compétition. Le dessin y entre par le tableau sur lequel la fratrie fait ses devoirs. Ses grands frères y dessinent, il les imite comme il imite tout le reste, le football, les jeux vidéo, chaque activité de la maison étant une épreuve qu’il fallait disputer. Le père, lui, s’efface tôt du décor. Né au Bénin et élevé au Congo, il a retiré un N au nom de famille, une seule lettre dont l’absence rend le patronyme impossible à prononcer, pour des raisons que son fils préfère ne pas commenter. Les deux hommes ne se connaissent vraiment que depuis quatre ans, et l’artiste parle de leur relation comme d’un chantier qui commence. Il refuse pourtant d’y lire un manque. Sa grand-mère, enseignante lettrée, grande lectrice et épouse de sénateur, croyait deviner un vide derrière les questions de l’enfant, et toute la famille s’est mise à le combler : on a rempli à ras bord un verre qui n’avait jamais été vide. C’est elle qui tient les moments d’histoire, qui raconte, même pour rire, et c’est dans ces récits du côté maternel, yoruba, que se façonne l’imagination du petit garçon. Même la langue goun de sa famille l’y ramène, puisqu’elle est née, rappelle-t-il, de la rencontre du yoruba et du fon.
Puis la mère traverse de sérieuses difficultés financières, et la famille déménage, souvent. L’enfant passe d’une maison pleine à des logements où il n’y a personne, et ses frères, de cinq ans ses aînés, ne veulent plus jouer avec lui. Dès quatre ans, il est seul, et le dessin devient la seule chose qui lui reste, le seul jeu praticable sans partenaire. Il lui découvre vite un autre usage. Il n’est pas timide, précise-t-il, il n’a simplement jamais appris comment on va vers les autres. Alors il dessine, et les autres viennent à lui. Il continue de dessiner pour se faire davantage d’amis, puis pour prouver à son grand frère qu’il est devenu plus fort que lui. Rien là d’un prodige, insiste-t-il, à rebours de ceux qui lui prêtent un don inné, ou une enfance aisée, ce qui le fait rire : à six ans, il dessinait comme un enfant de six ans, et tout ce qu’il sait faire, il l’a trouvé en chemin. Le déclic vient à huit ans, il en est sûr parce qu’il se souvient de l’année où passait le feuilleton. Le personnage d’El Diablo lui fournit la réponse que l’école réclame à chaque rentrée, celle du métier qu’on fera plus tard. Ce sera peintre, ou pilote de Formule 1, mais il n’y a pas de Formule 1 au Bénin, et l’enfant le sait déjà. Son ambition, depuis, n’a jamais dépassé la première hypothèse.
LA MAISON OÙ L’ON NE DESSINAIT PAS
Chez lui, le dessin est interdit. Sa mère, rigoureuse, stricte, le personnage qui prend le plus de place dans la vie de ses enfants, a vu les notes des aînés baisser à mesure qu’ils dessinaient, et elle en a tiré une règle. Le dessin sera tenu pour une sorte d’opium du peuple, à éradiquer du foyer. Charbel dessine donc ailleurs, à l’église, à l’école, à la bibliothèque où il prétend aller faire ses exercices. Après un échec à l’examen de troisième, le marché conclu avec sa mère est sévère et il pose le crayon. C’est l’allemand qui le lui rendra. Élève de la série sciences sociales au lycée, il s’y distingue assez pour obtenir une bourse et un stage d’été à Würzburg. Entre les cours, on l’emmène dans les musées, devant la peinture du Moyen Âge et de la Renaissance, dans des châteaux, au pied d’une architecture qu’il n’avait jamais approchée. Au Bénin, il n’avait jamais fait d’excursion scolaire, et les seules statues qu’il connaissait se dressaient aux carrefours ou passaient à la télévision. Il rentre d’Allemagne avec une certitude qui change tout : ce qu’il aimait depuis l’enfance n’était pas seulement une passion, c’était un métier, et il allait l’exercer. Il ignore encore comment, mais il se remet à dessiner.
Le retour se paie. Les punitions reprennent et la confrontation dure deux ans. Il obtient le baccalauréat qu’elle exigeait, s’inscrit en sciences économiques, mais la faculté ne lui ressemble pas, les examens tournent mal et il cesse peu à peu d’y aller. À dix-huit ans, il se décrit bouillant, prêt à tout casser, et surtout incapable d’expliquer à sa mère un projet que lui-même ne savait pas encore nommer. Il voulait peindre et dessiner, et pour elle cela ne correspondait à rien. Il finit par quitter la maison, avant d’y revenir plus tard, avec une seule pensée pour filet : échouer, ce serait devoir l’affronter de nouveau. Ces années d’errance, il les a versées dans son premier solo show, et l’on en entend l’écho dans le titre de l’exposition présentée en 2025 à l’Institut français du Bénin, « Oisifs à la quête de l’oasis ». La mère et le fils n’ont jamais eu de vraie conversation sur le sujet. Mais à force de le voir se jeter à l’eau, encore et encore, elle a fini par se dire que c’était peut-être sa voie. Il tient à préciser qu’elle n’a jamais été dure par méchanceté, plutôt par peur, et qu’un seul malentendu les a séparés à ce moment précis. Le chemin, il le résume en quatre mots : passe-temps, obsession, passion, métier. Il n’a jamais trouvé d’autre emploi, malgré ses recherches, et le premier argent qu’il ait gagné de sa vie, il l’a gagné avec un dessin. Il est aujourd’hui artiste visuel à plein temps. Dans un pays où vivre de son art ne devrait pas être un privilège mais l’est encore, il préfère parler de chance, et même de grâce : personne ne mérite rien, tout est grâce.

TOUT LE MONDE EST ROUGE
Le rouge a trois raisons, et Charbel Maurille les donne dans l’ordre. La première est une théorie qu’il a formulée seul et qui ouvre son portfolio : rien n’existe sans son contraire, et c’est de cette tension que naît l’existence. Le rouge en est pour lui l’image, l’outil par lequel il explique la contradiction du monde. La deuxième n’est pas encore écrite dans sa biographie, mais il la répète de vive voix à qui l’interroge : nous sommes tous rouges, il n’y a pas de différence entre les humains, un versant engagé auquel il n’a pas encore consacré d’œuvre et qu’il garde en réserve. La troisième remonte aux prières du matin. Sa mère, chrétienne pieuse, voue au rouge une haine viscérale, et pourtant elle invoque chaque jour le sang de Jésus. L’enfant ne comprenait pas qu’on puisse appeler ce sang à foison et refuser sa couleur. Entremêler des lignes rouges n’a pas été une révolte contre elle, dit-il, mais une manière de laisser sortir ce qu’il avait gardé en lui pendant des années. De là REDLINE, le concept qui structure son travail : des milliers de traits de stylo, un gribouillage maîtrisé dans l’esthétique du Scribble Art, pour faire naître l’harmonie du chaos et l’ordre du désordre. Les visages émergent de cette nappe rouge sur des aplats vifs, jaune, rose, bleu ciel ou orange, rehaussés d’huile, de pastel et d’acrylique. Ces couleurs viennent d’ailleurs que de la peinture. Chaque matin, il lance un documentaire ou un dessin animé de son enfance, Les Dalton, Astérix et Obélix, Blake et Mortimer, qu’il regarde pour leurs palettes et dont il connaît les répliques par cœur. Il ne croit pas à l’inspiration divine, qui rend paresseux selon lui : l’inspiration ne vient pas avant le travail, elle vient pendant, et l’idée imparfaite se parfait en chemin. Aucune œuvre ne lui a coûté plus qu’une autre. Chacune a son obstacle, et c’est cet obstacle qui lui donne l’adrénaline. Il apprend de lui-même, des autres, de tout, de ce qui lui permettra de dormir moins idiot le soir.
Les titres, eux, viennent de sa grand-mère. Folake, Owolabi, Alashè, Omo Yèmi, Okunri Meta : ce sont des mots yoruba qu’elle prononçait et qui lui reviennent au moment de nommer une toile. Cette culture, sa façon de penser, sa langue, l’attachement au Nigeria où sont ses racines, forment une base dont il lui serait impossible de se dissocier. L’enfant qu’il était et l’artiste qu’il est sont la même personne, et il s’impose de rester cet enfant le plus longtemps possible, pour garder une chance de devenir l’artiste qu’il s’était rêvé. Ses sujets sont la santé mentale, l’identité et, depuis un moment, la scarification, qu’il retravaille portrait après portrait. Depuis « Bénin Fantaisie », en 2024 à la galerie Case Nomade de Porto-Novo, son parcours a traversé « Feel » chez Il Nido, l’espace artistique du consul d’Italie à Cotonou, la résidence Hors-champ menée par les sœurs Chevalme et « Nous d’ici », présentée en 2026 à la Caisse des dépôts et consignations du Bénin. Lors d’une exposition collective, ses tableaux ont été accrochés à côté de ceux de Julien Sinzogan, l’aîné de Porto-Novo qu’il appelle le Michael Jackson de la peinture, et avec qui il rêve de signer une œuvre à quatre mains. Nobel Koty, de la génération suivante, le conseille de loin. Il espère des distinctions, qui porteraient son travail plus loin et surtout permettraient à des enfants venus de quartiers comme le sien de s’identifier à quelqu’un, lui qui n’y est pas parvenu tout de suite. Il vient d’un milieu où rêver passe pour absurde, parfois pour idiot. Il a déjà montré à ses frères qu’ils avaient le droit de rêver, même si cela ne marche pas. Son héritage, il le pense d’abord pour des enfants qu’il n’a pas encore : leur transmettre les valeurs reçues, la culture yoruba, l’histoire paternelle qu’il commence à apprendre, autant d’amour qu’on lui en a donné. Que l’on se souvienne de son œuvre serait un bonus. Il ignore où ses pieds le mèneront, mais il sait déjà qu’il aura été un rêveur absurde et complètement fou.


