Cesária Évora, la sodade pour patrie

Cesaria Evora (Thomas Coex AFP)

La diva aux pieds nus fit de la morna, cette musique cap-verdienne du manque et de l’exil, une langue que le monde entier a comprise

Mindelo sentait le sel, le mazout et le rhum de canne quand Cesária Évora y voit le jour, le 27 août 1941. La ville portuaire de l‘île de São Vicente vivait au rythme des bateaux qui partaient et de ceux qui, parfois, ne revenaient pas. C’est dans ce décor de départs que l’enfant apprend très tôt le mot qui deviendra son royaume : sodade, la forme créole de la saudade, ce mélange de nostalgie, de manque et de tendresse que le portugais n’a jamais tout à fait réussi à dire, et que le français encore moins.

CHANTER POUR QUELQUES VERRES

Son père, musicien, meurt alors qu’elle a sept ans. La famille, trop pauvre pour la garder, la confie à un orphelinat tenu par des religieuses. L’enfant grandit loin des siens et trouve dans le chant la seule chose qui lui appartienne vraiment. À l’adolescence, elle pousse la porte des tavernes de Mindelo et des bars du port. Elle chante pour les marins de passage, pour les pêcheurs, pour les émigrants qui s’apprêtent à traverser l’Atlantique vers Lisbonne, Rotterdam ou la Nouvelle-Angleterre. Elle chante la morna, lente et grave, et la coladeira, plus vive, parfois moqueuse. On la paie en verres, en repas, rarement en argent.

Pendant près de quarante ans, elle reste une gloire locale et rien de plus. Le Cap-Vert, colonie portugaise jusqu’à son indépendance en 1975, n’a ni industrie du disque ni scène capable de la porter au-delà de l’archipel. La chanteuse connaît la précarité, le découragement, les longues années sans engagement. Au début des années 1980, elle cesse presque de chanter. Rien, à cet instant, ne laisse deviner qu’une carrière internationale l’attend, et moins encore qu’elle commencera passé la cinquantaine.

Cesaria Evora pieds nus comme dans quasiment tous ses concerts

LA RÉVÉLATION À CINQUANTE ANS

Le tournant vient de Paris. En 1988, José da Silva, producteur d’origine cap-verdienne installé en France, la convainc de venir enregistrer. De ces séances naît un premier album au titre appelé à devenir une signature, La Diva aux pieds nus. Le surnom colle aussitôt à cette femme qui monte sur scène déchaussée. Le geste n’a rien d’une coquetterie : il rappelle les femmes pauvres de son pays, celles qui n’avaient pas de souliers, et affirme une fidélité que le succès ne démentira jamais.

La consécration arrive en 1992 avec Miss Perfumado. L’album franchit les frontières, séduit la France d’abord, puis l’Europe et le monde. Il contient « Sodade« , complainte de l’exil devenue depuis l’un des chants cap-verdiens les plus aimés de la planète. En quelques mesures de guitare et une voix chaude, un peu voilée, jamais démonstrative, Cesária Évora dit tout ce que l’émigration a coûté à son peuple : le départ, la distance, l’attente de ceux qui restent. La morna, musique confidentielle d’un archipel oublié, devient soudain audible partout.

LA MORNA, BLUES DU CAP-VERT

Il faut nommer cette musique pour mesurer ce qu’elle a accompli. La morna est le blues du Cap-Vert. Née au XIXe siècle et chantée en créole, elle mêle la mélancolie du fado portugais, la douceur de la modinha brésilienne et une pulsation venue du continent africain. Guitare, cavaquinho, violon, clarinette et piano en tissent la trame feutrée. La coladeira, sa sœur plus alerte, fait danser tout en sachant mordre, glissant la satire sociale sous la légèreté. Ensemble, ces deux genres racontent une nation entière, faite de terre aride, d’océan et d’absence. Car le Cap-Vert est d’abord un pays d’émigration : ses enfants sont plus nombreux à vivre loin de l’archipel qu’à y demeurer. Chanter la sodade, c’était chanter la condition même de tout un peuple.

Cesária Évora est une diva sans en avoir aucun des travers. Sur scène, entre deux chansons, elle s’asseyait, allumait une cigarette, buvait un verre de cognac, regardait la salle avec une simplicité désarmante. Aucune mise en scène, aucun apparat. La gloire venue, elle refuse de quitter Mindelo. Elle continue d’habiter la même maison, entourée des siens, dans la ville qui l’avait entendue chanter pour quelques escudos. Cette absence d’affectation devient sa marque et, sans doute, une part de son immense pouvoir d’émotion : on la croyait, parce qu’elle ne jouait rien.

Statue de Cesária Évora pour le port du même bateau – crédit image : Perruby

LA CONSÉCRATION EN CRÉOLE

Les années 1990 et 2000 la voient parcourir le monde. Cesária (1995) lui vaut une première reconnaissance aux États-Unis, Café Atlantico (1999) élargit encore son audience, et Voz d’Amor lui apporte en 2004 le Grammy Award de la meilleure musique du monde contemporaine. La chanteuse de taverne de Mindelo remplit désormais les salles de Paris, de New York, de Tokyo. Elle chante toujours dans sa langue, sans jamais céder à l’anglais ni diluer son répertoire pour plaire. Le monde était venu à elle, et non l’inverse. La santé finit par la rattraper. Usée par les tournées et la maladie, elle se retire de la scène en septembre 2011. Elle s’éteint à Mindelo le 17 décembre de la même année, à soixante-dix ans.

Le Cap-Vert décrète un deuil national, et l’aéroport de São Vicente porte aujourd’hui son nom. Une femme qui avait passé la moitié de sa vie dans l’ombre était devenue le visage d’un pays. Ce que Cesária Évora laisse dépasse la musique. Elle a donné une voix à l’exil, une dignité au manque, une beauté à la nostalgie. Elle a prouvé qu’une émotion née sur un rocher volcanique au large de l’Afrique pouvait atteindre un auditeur à l’autre bout de la terre, sans traduction et sans compromis. La sodade n’était pas seulement le sujet de ses chansons. C’était sa patrie véritable, celle qu’elle a portée pieds nus sur toutes les scènes du monde, et qu’elle nous a appris, l’air de rien, à reconnaître en nous.

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