L’APPEL NOMINAL
Le morceau tient en deux minutes cinquante et une, et sa proposition politique tient dans une opération de grammaire. Loubelo ne dit jamais aux Congolais qu’ils ne sont plus mbochi, lari, vili ou téké. Il les cite. Bomitaba, Likouba, Lari, Mbochi, Vili, Batéké, Kougni, Ntsangui : la strophe passe les groupes en revue et demande à chacun d’affirmer sa fierté d’être congolais. Le nom générique n’est pas substitué au nom particulier, il lui est apposé. Restez ce que vous êtes, et votre nom est congolais. Toute la différence entre une nation qui exige l’oubli et une nation qui se contente de l’addition passe par cette apposition.
La liste n’est pas exhaustive et n’a pas à l’être. Huit noms suffisent à couvrir la forêt du nord et le Pool, le fleuve et la côte, les plateaux et le sud-ouest, c’est-à-dire précisément les lignes de fracture. Loubelo sait de quoi il parle : né à Poto-Poto Djoué, élevé à Bacongo, il a grandi de part et d’autre de la faille qui a mis Brazzaville à feu en février 1959, quand les partisans du MSA de Poto-Poto s’en sont pris à ceux de l’UDDIA après le refus de Fulbert Youlou de dissoudre la Chambre. Le pays refera le même geste en 1993, puis le 5 juin 1997. L’énumération n’est donc pas une célébration folklorique, c’est une précaution : tant que tout le monde est nommé, personne ne peut s’entendre exclu.
DEUX LANGUES, UNE SEULE PHRASE
La chanson est en lingala et en lari, et ce n’est pas un ornement. Loubelo est à peu près le seul de sa génération à changer de langue à l’intérieur d’un même morceau, quand ses contemporains choisissent la leur et s’y tiennent. L’effet sur l’auditeur est immédiat et parfaitement voulu : quelle que soit son origine, il arrive un moment où il ne comprend plus tout. Le morceau lui impose l’expérience du pays avant de lui en faire la démonstration. On y est majoritaire pendant une strophe et minoritaire pendant la suivante, ce qui est très exactement le programme.
La méthode se vérifie ailleurs dans le répertoire, où Loubelo va jusqu’à déplacer la géographie en même temps que la traduction. Le même plat, le même manioc, la même viande de crocodile : quand le refrain est en lari, on l’achète au marché Kisito, à Bacongo ; quand il passe en lingala, on l’achète au marché de Ouenzé, à Poto-Poto. Il ne traduit pas seulement les mots, il change l’adresse. La forme obéit à la même logique. Voix de soprano formée à la chorale Saint-Joseph dès l’âge de treize ans, guitare acoustique apprise au Cercle culturel de Bacongo, arrangement dépouillé, musique conçue pour être écoutée plutôt que dansée, à rebours absolu d’un milieu où la rumba règne sur les deux rives. On ne danse pas un appel nominal.

PRESSÉ PAR L’ÉTAT, JAMAIS ADOPTÉ PAR LUI
Les faits matériels sont documentés et méritent de l’être, parce qu’ils portent le sens. Le disque paraît en 1984 sous la référence IAD/S 0027, un 33 tours stéréo enregistré au studio de l’Industrie africaine du disque à Brazzaville, gravé et pressé sur place, « made in Congo » selon la mention portée sur les étiquettes. L’IAD venait d’être créée en 1983 en remplacement de la SOCODI : label, éditeur, distributeur, usine de pressage, et studio vingt-quatre pistes présenté par les professionnels de l’époque comme le premier de la sous-région. Freddy Kebano tient l’ingénierie du son, assisté de Martin Bakala et Basile Nganga. Loubelo signe le texte, la musique et la direction artistique. Jean Lipakou photographie la pochette. Congo est la troisième plage de la face A.
Reste ce que la chronologie fait apparaître. En 1984, l’hymne national de la République populaire du Congo n’est pas La Congolaise mais Les Trois Glorieuses, en vigueur depuis le 1er janvier 1970, texte d’Henri Lopès, musique de Philippe Mockouamy, colonel affecté à la fanfare militaire de 1970 à 1990. La Congolaise ne reviendra qu’en 1991. L’usine d’État a donc pressé, sous parti unique, une chanson nationale que l’État n’avait pas commandée, pendant que l’hymne officiel célébrait les trois journées d’août 1963. La suite est plus ironique encore : c’est la fanfare militaire qui exécute Congo aux défilés du 15 août. Et selon l’enquête menée par la maison culturelle Biso na Biso sur les chansons patriotiques servant de fond sonore aux spots politiques entre 2009 et 2012, rapportée par Les Dépêches de Brazzaville, Congo arrive en tête du classement. Ata ozali, signée Henri Lopès et interprétée par Franklin Boukaka, arrive sixième. L’auteur de l’hymne décrété passe derrière l’homme qui n’a jamais rien décrété.
CE QUI RESTE DU MASTER
Le 5 juin 1997, la guerre civile vide Poto-Poto, Moungali, Ouenzé et Mpila et jette leurs habitants vers Bacongo, Makélékélé, Mfilou et Talangaï. Elle remet en mouvement, à l’envers et sous les obus, la carte que Loubelo avait passée en revue treize ans plus tôt. L’IAD est pillée. Le studio est démantelé, les machines emportées, l’entreprise ne s’en relèvera pas. L’usine qui avait pressé Congo a été détruite par ce que Congo cherchait à conjurer, et il ne subsiste de la séance de 1984 que ce qui avait déjà quitté le bâtiment.
C’est ce qui rend la réédition intéressante et un peu cruelle. En 2011, Anytha-Ngapy Productions publie L’autre musique : 50 ans de carrière, remasterisé par Edgar Malongo, où le morceau devient Congo (Hymne à la paix). L’objet ne contient rien d’autre que les deux 33 tours IAD de 1984, plage pour plage, dans le même ordre, avec le même ingénieur du son au générique. Cinquante ans de carrière documentés par une seule année de studio. Jacques Loubelo meurt le 25 septembre 2013 à Brazzaville, à soixante-treize ans, encore occupé à réclamer ses droits sur le titre que Miriam Makeba avait enregistré sous le nom de Milele pendant son exil guinéen, et convaincu que son pays ne l’avait jamais reconnu à sa juste valeur. Cinq ans plus tard, deux jours après la fête nationale, Jackson Babingui publie Tribute to Jacques Loubelo : sa version de Congo dure cinq minutes vingt, presque le double de l’originale. La chanson a gagné deux minutes trente. Son auteur, lui, reste ce que Jeune Afrique écrivait au lendemain de sa mort : celui dont on fredonne les chansons sans connaître le visage.