Agolo : Angélique Kidjo frappe à une porte que personne n’ouvre

Écrite en 1993 par une femme enceinte de six mois qui venait de comprendre que les saisons ne tenaient plus, la chanson est devenue en quelques mois l’un des plus grands succès de danse du continent. Le monde a repris le refrain sans jamais demander ce qu’il voulait dire.
© Fabrice Mabillot

PRENDRE LA TRANSE POUR LA FÊTE

Le titre paraît en 1994 sur l’album Ayé, publié par Mango, division d’Island Records, et enregistré entre deux mondes : les Paisley Park Studios de Prince à Minneapolis, où officie le producteur David Z, et le studio Soul To Soul de Londres, où Will Mowat, l’homme de Soul II Soul, façonne la seconde moitié du disque. De cette rencontre naît une production dense, funk et percussive, taillée pour les corps. La suite appartient à l’histoire : « Agolo » traverse les pistes de danse africaines et européennes, se décline en remixes signés Mark Kinchen et consorts, et donne surtout naissance à un clip réalisé par Michel Meyer où défilent masques, Zangbeto, serpent primordial et symboles empruntés au panthéon des orishas. Ce clip vaut à Angélique Kidjo sa première nomination aux Grammy Awards, en 1995, dans la catégorie meilleure vidéo musicale. Entre mars 1997 et avril 2006, la BBC World Service en fait le générique de son émission Everywoman. Peu de morceaux africains de cette décennie ont autant circulé.

Or rien, dans la genèse du titre, n’appartient au registre de la fête. Angélique Kidjo l’écrit en 1993, alors qu’elle porte sa fille depuis six mois, en constatant que les saisons de son enfance ne reviennent plus dans le même ordre et qu’on commence à peine, autour d’elle, à nommer le phénomène. Elle a livré la clef du titre des dizaines de fois depuis, toujours dans les mêmes termes : je frappe à la porte, est-ce que vous m’entendez, faites attention. Cette phrase n’a pratiquement jamais accompagné le succès du morceau. Le malentendu tient à peu de chose : le texte est en yoruba, la production est occidentale, et la voix est si physique qu’elle se suffit à elle-même. L’étrangeté de la langue a permis de danser sans écouter. C’est le privilège douteux que le public international accorde aux chansons qu’il ne comprend pas, et « Agolo » en est l’exemple le plus spectaculaire de la décennie.

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