« En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » La phrase d’Amadou Hampâté Bâ est si célèbre qu’on en oublie parfois la brûlure. Benjamin Mbenga, lui, ne l’a jamais oubliée. Artiste-peintre congolais, il en a fait non pas une citation d’ouverture mais une raison d’exister : chacune de ses toiles est une manière d’éteindre l’incendie, d’arracher au feu de l’oubli un visage, un regard, une civilisation entière tenue dans le creux d’une ride.
Car il existe, dit-on, deux morts. La première emporte le souffle. La seconde, plus irréversible encore, survient le jour où plus personne ne prononce votre nom, où plus aucun regard ne se souvient d’avoir croisé le vôtre. C’est contre cette seconde mort que Mbenga a choisi de lever son pinceau. Reconnu parmi les cent jeunes espoirs de la République démocratique du Congo en 2022, puis lauréat du Prix LOKUMU des Arts Visuels en 2024, il appartient à cette génération d’artistes qui ne se contentent plus de représenter le monde : ils entreprennent de le sauver.
DE LA FASCINATION DES VISAGES À LA VOCATION DE PASSEUR
Tout commence par une obsession, celle des visages. Ceux que le temps a labourés, ceux dont chaque pli semble dissimuler une saison, une épreuve, une leçon. Très tôt, Mbenga comprend que peindre un ancien ne relève pas de la reproduction mais de la fidélité. « Peindre n’était pas seulement reproduire une image, mais préserver une civilisation », confie-t-il. Sous son regard, le portrait cesse d’être un exercice de ressemblance pour devenir un acte de sauvegarde.
De cette conviction naît toute une grammaire personnelle. La mémoire ancestrale, l’identité africaine, la transmission des savoirs : ce ne sont pas là des thèmes qu’il illustre, mais des matières qu’il travaille au corps. Pour lui, chaque ride est une bibliothèque, chaque regard un témoignage, chaque aïeul une archive vivante. Le visage devient territoire, une géographie du vécu où se lisent les migrations, les deuils, les fidélités. Ainsi l’artiste se mue-t-il en passeur : non pas celui qui invente, mais celui qui transmet, qui fait traverser au patrimoine immatériel le fleuve dangereux de l’oubli. Ses toiles, il les pense comme des lieux de dialogue entre le passé, le présent et l’avenir, trois temps qu’un seul portrait suffit à réconcilier.

ANCÊTRES BIBLIOTHÈQUE
C’est dans la série Ancêtres Bibliothèque que cette vision atteint sa pleine intensité. Mbenga y marie le réalisme le plus scrupuleux à un vocabulaire symbolique puisé aux sources mêmes du génie africain. Deux motifs, notamment, s’y entrelacent comme des fils de trame : l’écriture Mandombe et le lukasa. Le Mandombe n’est pas un ornement. Conçu à la fin des années 1970 par le Congolais David Wabeladio Payi, il est l’un des rares systèmes d’écriture entièrement nés sur le sol africain, sans emprunt à l’alphabet latin ni à l’arabe, une preuve, gravée dans la forme, que le continent produit ses propres manières d’inscrire le monde. En le faisant surgir sur ses toiles, Mbenga rappelle que l’Afrique n’a jamais été sans écriture : elle en a simplement inventé d’autres.
Le lukasa, lui, prolonge cette intuition dans le registre de la mémoire tactile. Chez les Luba, cette petite planche hérissée de perles et de clous servait aux dignitaires de la société Mbudye à retenir généalogies royales, récits fondateurs et savoirs sacrés, un objet que l’on ne lisait pas des yeux mais du bout des doigts, une bibliothèque que l’on tenait dans la paume. En convoquant le lukasa, l’artiste dit une chose vertigineuse : le visage de l’ancien est un lukasa. Une surface à déchiffrer, une mémoire à toucher, un texte que seuls savent lire ceux qui prennent le temps de s’y pencher. De cet assemblage naît la thèse silencieuse de toute son œuvre : notre patrimoine immatériel n’est pas moins précieux que nos ressources du sous-sol. Un peuple peut posséder le cuivre, le cobalt et le diamant ; s’il laisse s’éteindre la mémoire de ce qu’il est, il s’appauvrit d’une richesse qu’aucune mine ne rendra jamais.
LA FEMME QUI TIENT LE CIEL
Parmi ces œuvres, une toile condense à elle seule toute la démarche : La Femme qui tient le ciel. Mbenga y rend hommage aux femmes africaines, gardiennes de la mémoire, de la famille, de la continuité des civilisations. Le ciel qu’elle porte n’est pas un décor : c’est le poids de l’histoire, celui de la transmission, celui, plus fragile encore, de l’espérance. L’image dit la force silencieuse de celles qui portent les générations sans jamais réclamer qu’on les regarde le faire. Un hommage, mais aussi un aveu : sans ces figures qui tiennent le firmament à bout de bras, tout s’effondrerait. De là, la question que l’artiste laisse en suspens, comme une note tenue : comment bâtir l’avenir si nous cessons d’écouter ceux qui portent la mémoire du monde ?
La modernité avance vite, souvent tête baissée, persuadée que demain se construit contre hier. Mbenga oppose à cette hâte une conviction paisible : l’avenir ne se conquiert pas en tournant le dos aux anciens, mais en tendant l’oreille vers eux. C’est pourquoi, chez lui, peindre est un acte de transmission autant qu’un acte de création. Ses toiles ne commémorent pas des morts : elles ressuscitent des présences. Elles font ce que promet, en kikongo, le verbe futumuna, revivre, relever, ramener à la lumière. Et l’on comprend alors que Benjamin Mbenga ne peint pas des portraits. Il tient, une toile après l’autre, le registre patient de tout ce que nous n’avons pas le droit d’oublier.