L’EMPREINTE D’UN CLASSQUE
Lorsqu’Antoinette Kabata s’éteint en 2024, Gally Garvey ne cherche pas d’abord ses propres mots : il va les puiser chez un autre. Le chanteur que toute une génération connaît pour ses romances, de « Tout seul » à « Âme sœur », se tourne vers « Limbisa nga mama », le chant de pardon filial que Gatho Beevans offrait à la rumba au début des années 1990. En lingala, « Limbisa nga » signifie « pardonne-moi » : l’expression ouvre une confession entrée dans la mémoire des mélomanes congolais, que Gally, fils de Rémy Kabata, professeur de français et de latin, et d’Antoinette, esthéticienne, entend désormais à la lumière de sa propre perte. Choisir ce classique plutôt qu’une page blanche, c’est reconnaître que certaines douleurs ont déjà trouvé leur langue, et qu’il revient aux héritiers de la parler à leur tour. Le geste tient de l’hommage double : à la mère disparue, que la chanson pleure, et à l’aîné dont elle emprunte la mélodie.
Gatho Beevans, né Bienvenu Vincent Gatho Mangubu et formé à l’Institut national des arts de Kinshasa, avait été sacré révélation de l’année 1991 grâce à « Azalaki awa ». Sur l’album paru en 1992 sous ce titre honorifique, « Limbisa nga mama » met en scène un fils éloigné que l’insomnie ramène vers sa mère : il implore son pardon pour la honte qu’il lui a infligée, promet de revenir s’asseoir près d’elle et confesse une dette qu’aucune réussite n’a encore soldée. Au terme de cet aveu, la mère se trouve élevée au rang de divinité d’ici-bas. La parenté entre les deux artistes dépasse d’ailleurs ce seul morceau : Gatho mariait déjà, en son temps, mélodies sentimentales, arrangements soignés et influences pop et R&B, avant de s’installer à Atlanta et de se consacrer à la musique chrétienne. En saluant ce crooner des années 1990, Gally reconnaît moins un modèle qu’un frère aîné de sensibilité, et prouve qu’un chanteur né après la parution du disque peut en faire la matrice de son propre deuil.
LE REFRAIN, OU LE PARDON RETOURNÉ
Tout « Guerrier » converge vers son refrain, et c’est là que l’écriture de Gally se fait la plus sûre. Sur la mélodie empruntée à « Limbisa nga mama », il conserve l’appel qui fonde le classique, ce « Maman » lancé comme une main tendue dans l’obscurité, puis il en renverse patiemment le sens. Gatho se présentait à genoux, accablé de ses fautes, suspendu à l’indulgence maternelle ; Gally se tient debout, et c’est de sa mère précisément qu’il tire cette verticalité. Être né d’elle suffit à faire de lui un guerrier, et nulle chute ne saurait être définitive pour qui porte ce sang. La supplique devient serment, la faute devient force, et l’hommage à Gatho Beevans prend la forme la plus noble qui soit : non pas une copie, mais une réponse. Chanté en lingala comme l’original, le refrain inscrit cette réponse dans la langue même où la question avait été posée, plus de trente ans plus tôt.
Autour de ce noyau, Gally dessine un champ de bataille sans ennemi nommé : des regards envieux, une hostilité qui guette sa chute, un combat mené seul dont il goûte enfin les fruits. Il n’y oppose ni colère ni bravade, seulement l’invocation obstinée de celle qui l’a mis au monde, comme si la nommer suffisait à désarmer l’adversité. Là se loge la blessure la plus fine du morceau, et la plus belle trouvaille de son auteur. Gatho chantait l’attente d’une mère vivante, à qui l’on promettait de revenir ; Gally chante l’absence d’une mère qui ne peut plus attendre. Entre les deux chansons, la dette confessée dans « Limbisa nga mama » change de nature : elle ne se règle plus par un retour au foyer, mais par la manière de tenir debout. En reprenant la promesse d’un autre pour l’adresser à une disparue, Gally fait du classique de Gatho le lieu d’un rendez-vous que la mort a rendu impossible, et que seule la chanson peut encore honorer.

LA TOUCHE DE GALLY
Rien, dans « Guerrier », n’est laissé au hasard, et pour cause : Gally en est l’artisan de bout en bout. Entré en musique à dix-huit ans avec « Iya », un premier titre posté sur YouTube à l’instigation de ses camarades de classe, il a monté dès 2015 son propre studio, YouKnow Records, et s’y est formé trois ans durant au métier d’ingénieur du son. De « Barman » à « Mbok’Elengi » avec Koffi Olomidé, puis au viral « Tout seul » avec Héritier Wata, il a bâti une signature de crooner que Kinshasa résume d’un surnom, le « Bae national ». Le premier extrait de « Guerrier », apparu sur TikTok en octobre 2024, quelques mois après la disparition d’Antoinette Kabata, avait aussitôt suscité une vague de soutien ; deux ans plus tard, la version définitive porte la marque de ce beatmaker qui produit lui-même ses morceaux. Celui qu’on attendait dans la confidence amoureuse met ici sa voix de charme, douce et puissante à la fois, au service d’un registre qu’on ne lui connaissait guère : le deuil.
Le titre de l’album prend dans « Guerrier » son sens le plus littéral. Présentant « ADN » à Kinshasa, Gally l’a décrit comme la somme des artistes qui l’ont nourri, augmentée de sa touche propre, avant de résumer sa démarche d’une formule : « C’est dans le sang ». Le disque assume un virage vers la rumba, porté par une guitare centrale, une orchestration tenue et des duos avec JB Mpiana, Lokua Kanza et Reddy Amisi ; « Guerrier » y occupe pourtant une place à part, celle où la transmission cesse d’être une affaire de style pour redevenir une affaire de famille. Car l’héritage le plus intime du disque n’est ni un featuring ni une influence : c’est celui d’une mère, transmis par le sang et restitué par la chanson. En empruntant à Gatho Beevans les mots d’un fils pour en écrire de nouveaux, Gally Garvey rend à « Limbisa nga mama » l’hommage le plus fidèle qui soit, celui qui prolonge au lieu de figer. Il inscrit ainsi son nom dans une lignée où la rumba, avant d’être un genre, demeure une façon de parler à ceux qui nous ont faits.


