Brûler un frère : l’Afrique du Sud et la trahison de l’idéal africain.

Le boeur congolais Roméo Katompa avec sa fille

Dans la nuit du 16 au 17 juillet 2026, Roméo Katompa est mort brûlé vif à Johannesburg. Sa maison a été incendiée alors qu’il s’y trouvait encore. Son corps a été retrouvé dans les cendres. Le boxeur congolais, que le milieu appelait « Bololo » ou « Champion Katompa », avait pour habitude de répondre à ces surnoms par une formule restée célèbre : « Likofi eleki mbasu na douleur », le poing plus douloureux que mbasu, cette maladie redoutée en République démocratique du Congo pour les souffrances qu’elle inflige. Il n’était pas un inconnu de passage. Il vivait en Afrique du Sud depuis des années, marié à une Sud-Africaine, père d’un enfant né sur ce sol. Sur le ring, il avait forgé sa réputation comme sparring-partner de Junior Makabu, ancien champion du monde WBC, et de Martin Bakole, poids lourd redouté des salles de Johannesburg au Royaume-Uni. Un homme intégré, respecté, utile. Un homme que l’Afrique du Sud a laissé mourir dans les flammes, dans un climat où sa seule faute était d’être né de l’autre côté d’une frontière africaine.

La police sud-africaine, au moment où ces lignes s’écrivent, n’a livré aucune version officielle. Les témoignages de la communauté congolaise, eux, sont sans ambiguïté : cette mort s’inscrit dans une vague de violences xénophobes qui ravage le pays depuis des mois. Katompa n’est pas un fait divers. Il est le dernier nom d’une liste que l’Afrique du Sud allonge depuis trente ans.

UNE HAINE NÉ DANS LES DÉCOMBRES DE L’APARTHEID

Pour comprendre comment un pays libéré en 1994 en est arrivé à brûler ses frères, il faut remonter au système qui l’a façonné. L’apartheid, institué en 1948, n’était pas seulement la ségrégation du Noir par le Blanc. C’était une machine à hiérarchiser les humanités, à enfermer chaque groupe dans des townships, des bantoustans, des passeports intérieurs. Pendant près d’un demi-siècle, le régime de Pretoria a appris à sa population que la valeur d’un homme dépendait de sa catégorie administrative. Cette pédagogie du mépris ne s’est pas évaporée avec la chute du régime. Elle a changé de cible.

Car voici le paradoxe fondateur : pendant que l’apartheid écrasait les Noirs sud-africains, c’est l’Afrique entière qui les a portés. Les États de la ligne de front, la Tanzanie, la Zambie, le Mozambique, l’Angola, ont abrité les camps de l’ANC au prix de bombardements de représailles. Le Nigeria a créé un fonds national pour financer la lutte anti-apartheid, ponctionnant jusqu’aux salaires de ses fonctionnaires. Le Zaïre de l’époque, le Congo, l’Algérie, la Guinée ont formé, logé, armé, diplômé les exilés sud-africains. Oliver Tambo a dirigé l’ANC depuis Lusaka. Thabo Mbeki a grandi en exil sur des terres africaines hospitalières. La liberté sud-africaine est une dette continentale.

Cette dette, l’Afrique du Sud post-apartheid a commencé à la renier très tôt. Dès 1994, les premières attaques contre des migrants africains sont recensées. En mai 2008, une explosion de violence fait 62 morts dans les townships, des hommes brûlés vifs sous l’objectif des photographes du monde entier. En 2015, puis en 2019, les pogroms reprennent, pillages de commerces somaliens, éthiopiens, nigérians, congolais, chasses à l’homme dans les rues de Durban et de Johannesburg. Le mot même qui désigne ces violences a été inventé sur place : on y parle d’« afrophobie », car les victimes ne sont jamais les expatriés européens ou américains. Ce sont toujours les Noirs venus du reste du continent.

L’ANNÉE OÙ LA HAINE S’EST ORGANISÉE

Ce qui se passe aujourd’hui dépasse les flambées passées, parce que la haine s’est structurée. Née à Soweto en 2021, l’Operation Dudula, « expulser » en zoulou, est passée du statut de milice de quartier à celui de mouvement national, rejointe par le collectif March and March. Au printemps 2026, ces groupes ont fixé un ultimatum aux étrangers : partir avant le 30 juin. Un dirigeant de Dudula a même diffusé un faux document présentant cette échéance comme une consigne officielle du ministère de l’Intérieur, mensonge que le gouvernement a dû démentir publiquement. Le 30 juin, environ 300 manifestations anti-migrants ont eu lieu à travers le pays. Des centaines de spaza shops tenus par des étrangers ont été pillés, des maisons détruites, des personnes lynchées dans les townships de Durban et du Gauteng. On estime à 25 000 le nombre de personnes ayant fui.

Derrière la rue, il y a des parrains. L’Inkatha Freedom Party, l’ancien maire de Johannesburg Herman Mashaba et son parti ActionSA, l’ex-président Jacob Zuma : autant de figures politiques qui attisent ou financent ces mouvements, dans la perspective des élections locales de novembre 2026. La misère est réelle, près de deux tiers des Sud-Africains vivent sous le seuil de pauvreté dans l’un des pays les plus inégalitaires du monde. Mais la misère n’excuse rien : elle est instrumentalisée par ceux-là mêmes qui ont échoué à la combattre, et qui offrent au peuple un bouc émissaire à la place d’un avenir. Le migrant congolais, zimbabwéen ou malawite n’a pas volé les emplois sud-africains. Il paie pour trente ans de promesses trahies par les héritiers de la libération.

Le boxeur congolais Roméo Katompa lors d’un combat en Afrique du Sud

LE MESSAGE POLITIQUE ENVOYÉ AU MONDE

Il faut mesurer ce que ce spectacle inflige à la cause noire mondiale. Depuis des décennies, l’Afrique et ses diasporas dénoncent, à juste titre, le racisme anti-noir en Europe, en Amérique, partout où l’histoire coloniale a laissé ses hiérarchies. Ce combat est légitime. Mais quelle est sa crédibilité quand le continent noir offre au monde l’image de Noirs brûlant d’autres Noirs pour délit de nationalité ? Quand le pays de Mandela, symbole planétaire de la victoire sur le racisme institutionnel, reproduit contre les Africains la logique de tri, d’expulsion et de déshumanisation dont il fut la victime la plus célèbre ?

Chaque corps calciné à Johannesburg est une munition offerte à tous ceux qui, ailleurs, cherchent à relativiser le racisme dont les Noirs sont victimes. C’est l’argument cynique qu’on entend déjà : pourquoi exiger des autres un respect que l’Afrique ne s’accorde pas à elle-même ? La réponse ne peut pas être le silence. Elle doit être la lucidité : nommer l’afrophobie sud-africaine pour ce qu’elle est, une trahison de l’idéal panafricain, et la combattre avec la même intransigeance que le racisme des autres.

LA FRACTURE CONTINENTALE

Les États africains, eux, ont commencé à tirer les conséquences. La République du Congo a rapatrié plus de 150 de ses ressortissants début juillet, accueillis sur le tarmac de Maya-Maya par le Premier ministre en personne. Le Nigeria, le Ghana et le Malawi ont organisé des vols similaires. Cent vingt et un Congolais de RDC fuyant les violences ont été ramenés à Kinshasa dans les jours qui ont suivi la mort de Katompa. Ce sont des images d’évacuation, celles qu’on réserve d’ordinaire aux zones de guerre. Sauf que la zone de guerre, ici, est un pays frère.

Dans les opinions publiques africaines, la colère monte et se transforme. Au Cameroun, des voix réclament désormais le boycott des entreprises sud-africaines implantées sur le continent, MTN en tête. Le raisonnement est brutal mais implacable : l’Afrique du Sud tire une part considérable de sa prospérité de ses télécoms, de ses banques, de ses supermarchés déployés du Caire à Kinshasa, tout en tolérant que les ressortissants de ces mêmes marchés soient pourchassés sur son sol. Cette asymétrie nourrit un ressentiment durable. Une génération d’Africains grandit en associant l’Afrique du Sud non plus à Mandela, mais à Dudula. Le capital moral accumulé par la nation arc-en-ciel, ce trésor diplomatique unique au monde, se consume à la même vitesse que les maisons des étrangers dans les townships.

Et pendant ce temps, les diplomaties se taisent ou murmurent. La communauté congolaise d’Afrique du Sud pointe l’absence de réaction officielle de Kinshasa après la mort de Katompa, réclamant une implication diplomatique pour que l’enquête aboutisse. Pretoria, de son côté, condamne mollement, déploie ponctuellement des dispositifs de sécurité, mais ne poursuit presque jamais les instigateurs. Cette impunité est le carburant de la prochaine flambée.

CE QUE KATOMPA NOUS OBLIGE À DIRE

Roméo Katompa avait fait tout ce que l’on exige d’un migrant : travailler, s’intégrer, fonder une famille, contribuer. Il avait épousé une fille du pays, donné un enfant à cette terre, prêté son corps et sa science du ring aux champions qui portent haut les couleurs africaines. Rien de tout cela ne l’a protégé. C’est la leçon la plus glaçante de sa mort : l’afrophobie ne fait pas le tri entre le clandestin et l’intégré, entre le délinquant fantasmé et le père de famille. Elle voit un étranger noir, et cela suffit.

L’Afrique du Sud doit un procès aux assassins de Katompa. Mais elle doit davantage encore au continent : reconnaître que la haine qui couve dans ses townships est l’enfant illégitime de l’apartheid, qu’elle déshonore la mémoire de ceux qui sont morts pour la liberté, et qu’aucune nation ne peut se réclamer de Mandela en laissant brûler des Africains dans leurs maisons. Tant que ce travail ne sera pas fait, chaque flamme allumée à Johannesburg éclairera la même vérité insupportable : le dernier pays d’Afrique à pratiquer la persécution raciale de masse contre les Noirs est celui-là même qui fut libéré en leur nom.

FUTUMUNA Newsletter
Related Posts
FUTUMUNA Newsletter
Choisir la langue