Les Léopards ont une fois de plus remporté la coupe du monde de l’élégance.

Les Léopards de la République Démocratique du Congo habillés par JMAKxPARIS du créateur Alvine Junior Mak en pleine séance photo

Au Mondial 2026, la descente d’avion est devenue un défilé. La Côte d’Ivoire est arrivée en écorce battue, la RDC en peau de léopard. Mais ce que le monde a pris pour un beau costume était une langue, plus ancienne que le film auquel on n’a cessé de la comparer.

Avant le premier ballon, il y a eu les tarmacs. Cette Coupe du monde 2026, étalée entre les États-Unis, le Canada et le Mexique du 11 juin au 19 juillet, a fait de la sortie d’avion un exercice de style et un geste diplomatique. Les fédérations le savent : une photo d’arrivée circule plus vite qu’un score, et trente hommes en file sur une passerelle valent une couverture de magazine. Cette année, deux sélections, l’une de l’Ouest et l’autre du cœur de l’Afrique, ont changé cette formalité en déclaration. Reste à poser la question dans l’ordre, comme on instruit un procès : que voit-on, que sait-on, et que comprend-on enfin.

LE MONDE A D’ABORD APPLAUDI UN COSTUME

Les maisons se sont disputé les sélections. L’Espagne a confié son vestiaire de voyage à Loewe, l’Uruguay a taillé ses costumes chez Gabriela Hearst dans une laine mérinos venue de ses propres fermes du Nord, le Mexique a misé sur Calderoni et sa coupe d’inspiration italienne. Le Canada a joué la carte Drake avec Nocta pour le survêtement et la maison Samuelsohn pour le protocole, pendant que les États-Unis sortaient un complet Hugo Boss doublé d’un hommage à Virgil Abloh signé Nike. L’Arabie saoudite est descendue en bisht blanc, l’Égypte en cravate sobre chez Tie House, l’Iran en complet discret. Partout, le même calcul : le tailleur est devenu une arme douce.

Les Éléphants de Côte d’Ivoire ont posé le pied près de Philadelphie le 7 juin dans une silhouette qui a fait le tour du monde. Le styliste abidjanais Ibrahim Fernandez a habillé les triples champions d’Afrique d’une veste structurée aux teintes safran et orange, éléphant brodé dans le dos, chemise et pantalon blancs. Le détail qui a laissé les observateurs sans voix tient à la matière : du tapa, ce pagne d’écorce battue, étoffe végétale non tissée des peuples de l’Ouest ivoirien, en particulier chez les Bété et les Dida, que l’on sort les jours de fête. Le projet, exécuté par Orun x Designers et mis en scène par le styliste Guy Serge Gnahoré, s’est accompagné d’une bagagerie d’Aliwax Collection, maison de maroquinerie de luxe fondée par l’entrepreneuse Alice Gnapa, qui marie wax et cuir.

Puis sont arrivés les Léopards. Houston, le 11 juin, au terme d’un parcours que rien n’avait facilité : une période d’isolement de vingt et un jours imposée par les autorités américaines sur fond d’inquiétudes liées à Ebola, et un vol depuis Paris. Veste noire, panneau de léopard en diagonale courant de l’épaule à la poitrine, broche féline en cristal, épingle dorée au revers, sac assorti dans le même tissu tacheté. ESPN et Telemundo ont relayé les images, les réseaux se sont enflammés. La pièce est signée Alvin Junior Mak, créateur congolais de la marque JMAKxPARIS, déjà auteur des tenues de la CAN 2025. Lui résume son intention sans détour : l’élégance comme manière de porter son histoire, un hommage aux Léopards de 1974 et à l’esprit de la Sape.

Et c’est là que le regard a trébuché. Devant ce costume magnifique, le monde a tendu la main vers la seule image qu’il possédait déjà : « on dirait Un prince à New York ». Le spectacle reconnu par le spectacle, le fauve renvoyé à une comédie hollywoodienne de 1988. Voilà la thèse confortable : un beau vêtement, une belle photo, un clin d’œil pop. C’est précisément là que l’œil se trompe.

Collaboration Ibrahim Fernandez Couture avec les éléphants de Côte d’Ivoire

CETTE PEAU PARLAIT BIEN AVANT HOLLYWOOD

Le rapprochement est flatteur, et inversé. Le film n’a pas inventé le prince africain drapé de léopard, il l’a recopié. La costumière Deborah Nadoolman Landis a bâti la garde-robe d’Eddie Murphy à partir de recherches sur les royautés africaines, nourrie depuis l’enfance par les planches de la revue African Arts. La peau de léopard comme signe de souveraineté n’est pas une trouvaille de studio : c’est une grammaire d’Afrique centrale, infiniment plus ancienne que le film. Les illustrations qui circulent avec la tenue le prouvent, puisque toutes précèdent 1988, de plusieurs décennies parfois. La dernière montre Patrice Lumumba, du côté de Kisangani, au tout début des années 1960, près de trente ans avant que Zamunda n’existe. Confondre l’original et la copie, c’est prendre le reflet pour le visage.

Pour comprendre ce que dit cette peau, il faut remonter à celui qui en a fait un sceau d’État. À partir de 1966, Mobutu Sese Seko se coiffe de la toque en peau de léopard, sorte de couronne de tradition bantoue. Elle deviendra, avec la canne d’ébène et l’abacost (« à bas le costume »), l’attribut central du mobutisme et de sa politique de l’authenticité, celle qui rebaptisa le pays, le fleuve et la monnaie, et fit de Stanleyville la ville de Kisangani. D’autres ont posé la toque sur leur tête : Valéry Giscard d’Estaing, tout sourire à Kinshasa en 1975, ou le président tchadien Tombalbaye, qui en fit un calque importé du Zaïre. Mais aucun chef d’État ne l’a portée en permanence, comme un code immuable, à la façon du « Léopard du Zaïre ». Chez les autres, c’était un emprunt d’un jour. Chez lui, une seconde peau.

Le fauve, pourtant, ne date pas davantage de Mobutu. Avant le totem présidentiel, il y avait le guerrier. La peau de léopard appartenait aux sociétés d’hommes-léopards des forêts du Nord-Est. Les aniota, ou anyoto, recrutés et initiés dans le secret, tuaient en imitant le félin : fausses griffes de fer, fausses empreintes laissées près des corps, embuscade montée comme une vengeance. Le verbe nyoto, dont leur nom dériverait, signifie griffer. Actifs jusque dans les années 1930 chez les Bali du Haut-Aruwimi, ils s’en prirent volontiers aux relais du pouvoir colonial qui bouleversaient les hiérarchies coutumières, ce qui valut à la confrérie une postérité trouble, entre terreur rituelle et résistance. C’est ce même monde forestier, autour de Kisangani et du territoire d’Isangi, qu’habitent les Turumbu, que l’on nomme aussi Lombo, Olombo ou Ulumbu, peuple des deux rives du fleuve auquel on rattache la mémoire du guerrier-léopard. Dans cette tradition, la peau tachetée n’a jamais été un ornement. Elle était un grade, une initiation, une souveraineté, parfois une arme.

Ce que le monde a pris pour un costume est donc une langue. Et cette langue, le regard colonial l’avait longtemps confisquée puis caricaturée, du costume d’homme-léopard figé dans les vitrines du musée de Tervuren jusqu’aux Tarzan and the Leopard Men de la littérature d’aventure, réduite à un frisson exotique. Parler de « déguisement » ne fait que prolonger ce vieux malentendu.

Les Léopards de la République Démocratique du Congo habillés par JMAKxPARIS du créateur Alvine Junior Mak

LE SAC ÉTAIT UN TAMBOUR ET LE TAMBOUR ANNONÇAIT UN RETOUR

Alors, costume ou héritage ? Les deux, et c’est tout le sujet. L’arrivée des Léopards est bel et bien une mise en scène, mais une mise en scène de restitution : reprendre une image que d’autres avaient exotisée, et la porter soi-même, debout, sur la plus grande scène du monde. Ici, paraître devient se souvenir, et être vu, c’est parler.

L’objet qui scelle cette réconciliation, c’est le sac. Sa peau tachetée et sa forme oblongue ne renvoient pas qu’au pelage. Elles convoquent le lokombe, ce tambour à fente entièrement taillé dans le bois, sans peau d’animal, cousin du lokole des Mongo. Sa fonction première était de parler : frappé selon des séquences codées, il portait d’un village à l’autre la nouvelle d’une naissance, d’un deuil, et précisément l’arrivée d’un personnage important. Réhabilité par la politique de l’authenticité, réintroduit sur scène par Papa Wemba et son Viva la Musica, il est resté le messager des grandes entrées. Le sac des Léopards dissout ainsi l’opposition : à la fois parure et message, à la fois la peau et le tambour qui l’annonce. À Houston, il n’a pas seulement été regardé. Il a sonné. Et ce qu’il annonçait, c’était un retour vieux de cinquante-deux ans, la dernière apparition mondiale remontant à 1974, sous le nom de Zaïre, première équipe d’Afrique subsaharienne qualifiée pour un Mondial.

Tout, du reste, se noue à Kisangani. La ville où Mobutu effaça Stanleyville, le fleuve des Turumbu, les forêts des hommes-léopards, la dernière image de Lumumba. Le même point sur la carte relie le guerrier, le dictateur, le martyr et, aujourd’hui, l’équipe. Une nation entière tient dans une étoffe tachetée. Il y a une justice à ce que tout commence par le vêtement. Avant d’affronter le Portugal le 17 juin au NRG Stadium, dans un groupe K partagé avec l’Ouzbékistan et la Colombie, les Léopards ont déjà gagné un premier match, celui des images : ils ne sont pas venus déguisés, ils sont venus vêtus d’eux-mêmes. La Côte d’Ivoire l’a dit avec une écorce, la RDC avec une peau et un tambour. Le ballon tranchera le reste. Mais le procès, lui, est clos.

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