Jenny Paria, poète des chemins et gardien des racines

À travers « Être Dieu quelques minutes » et « Rendez-nous nos dieux », Jenny Paria dessine une œuvre où le chemin compte plus que la destination, et où les racines précèdent toute élévation.
L’artiste Janny Paria en tout en noir, tenant un micro lors d’une prestation scénique à Kinshasa

Il y a des artistes qui chantent pour divertir. D’autres qui chantent pour exister. Et puis il y a ceux, plus rares, qui chantent pour que le monde se souvienne de ce qu’il a oublié. Jenny Paria appartient à cette dernière lignée, celle des poètes qui n’ont pas choisi la musique par hasard, mais parce qu’elle était le seul langage assez vaste pour contenir ce qu’ils portent. Deux chansons, deux piliers, deux directions d’un même souffle. « Être Dieu quelques minutes«  et « Rendez-nous nos dieux«  ne sont pas simplement des morceaux. Ce sont des thèses murmurées sur une mélodie, des prières déguisées en couplets, des miroirs tendus à quiconque ose y plonger le regard.

L’ÉLOGE DU CHEMIN

On vit dans un monde qui vénère l’arrivée. Le podium, le résultat, la ligne d’horizon. Mais Jenny Paria, dans Être Dieu quelques minutes, fait un geste radical : il célèbre le parcours. Non pas la destination, mais chaque pas, chaque doute, chaque détour qui fait de nous ce que nous devenons. Car certains chemins, nous dit l’artiste, sont infiniment plus intéressants que le lieu où ils mènent. Le morceau s’ouvre comme une course effrénée, celle d’un homme qui veut l’impossible, qui rêve de changer les océans, de défaire les mensonges cousus dans les sourires, de rendre chaque « je t’aime » à sa vérité nue. Ce n’est pas un fantasme de toute-puissance. C’est un cri de lucidité. Car vouloir être Dieu, ici, ce n’est pas vouloir dominer, c’est vouloir réparer.

Et c’est là que la chanson bascule dans quelque chose de profondément philosophique. Jenny Paria ne dresse pas une liste de vœux naïfs. Il confronte chaque désir à son paradoxe.Tuer la mort, oui, mais que serait la vie sans sa finitude ?. Donner à chacun une Ferrari, mais alors, qui roulerait ?. Vouloir que tous soient riches, mais être Dieu, c’est peut-être « oublier qu’on a le pouvoir ». Dans cette dernière ligne, vertigineuse, se concentre toute la sagesse du morceau : la puissance véritable réside dans le renoncement à l’exercer. Le processus, et non le raccourci. Le voyage, et non l’illusion de la maîtrise.

Entre ces visions se glissent des constats tranchants sur l’injustice du monde tel qu’il est : les hommes font les règles, les femmes saignent ; les pauvres cultivent, l’argent achète ; les puissants mangent, les faibles subissent. Ces vers ne sont pas des slogans, ce sont des radiographies. Et dans ce contraste entre le monde rêvé et le monde réel, Jenny Paria nous tend la question la plus essentielle : que ferions-nous, nous, avec quelques minutes de toute-puissance ?. La réponse, en filigrane, est d’une humilité désarmante : être plus sage, avoir une femme avant un fils, être humain et non son juge. L’ambition divine se dissout dans un désir profondément terrestre, celui de vivre mieux, tout simplement, en acceptant que le chemin lui-même est le privilège.

Jenny Paria habillé en basin confectionné en raphia

LE CRI DES RACINES

Si Être Dieu quelques minutes regarde vers le ciel, Rendez-nous nos dieux plonge dans la terre. Dans les strates profondes de la mémoire, de l’identité, de l’héritage volé. Cette chanson est un acte de résistance poétique, un rappel que nul arbre ne peut s’élever vers la lumière s’il a été arraché de ses racines. Jenny Paria y déploie une fresque sans concession. L’histoire d’un peuple à qui l’on a pris ses dieux pour lui offrir des chapelles, à qui l’on a volé ses diamants pour lui revendre des bijoux, à qui l’on a effacé ses héros pour les exposer dans des musées étrangers. Le texte avance comme un réquisitoire, mais sa force ne réside pas dans la colère, elle réside dans la précision.

Chaque vers est une flèche qui touche sa cible avec une élégance froide. Car il ne s’agit pas seulement de dénoncer. Il s’agit de nommer. Nommer le mécanisme par lequel on dépossède un peuple de son histoire tout en prétendant le civiliser. Nommer la double mesure qui fait d’un insoumis africain un dictateur, tandis qu’ailleurs, la même posture s’appelle « règne ». Nommer l’absurdité d’un monde où les forêts deviennent « jungle » et où les valeurs deviennent « sauvagerie » dès qu’elles changent de continent. Mais la grandeur de Rendez-nous nos dieux tient aussi dans son ouverture spirituelle. Jenny Paria ne revendique pas un dieu contre un autre.

Il affirme que tous les peuples prient, que chacun appelle le sacré dans sa langue, Nzambi, Nzambe, Allah, Jéhovah, ou simplement « nature« . Ce qui importe, ce n’est pas le nom. C’est la reconnaissance d’une puissance qui nous dépasse tous, et le respect de la manière dont chacun choisit de la nommer. Le refrain, « de gré ou de force, on les reprendra« , n’est pas un appel à la violence. C’est un serment de mémoire. Une promesse que l’effacement ne sera pas le dernier mot. Que les noms de ceux qui se sont tenus debout, Sankara, Malcolm X, Cheikh Anta Diop, Martin Luther King, Magufuli, Mugabe, Nkurunziza, continueront d’être prononcés comme on prononce une prière : avec ferveur, avec gratitude, avec la certitude que les racines, même coupées, finissent toujours par repousser.

DEUX CHANSONS, UNE SEULE VÉRITÉ

Ce qui lie ces deux morceaux, au fond, c’est une même intuition : nous sommes des êtres en chemin, et ce chemin n’a de sens que s’il est enraciné. Être Dieu quelques minutes nous dit que la quête importe plus que la conquête, que le processus, avec ses erreurs, ses lenteurs, ses contradictions, est la vraie substance de l’existence. Rendez-nous nos dieux nous rappelle que cette quête ne peut pas se faire dans le vide, qu’il faut savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va, et que l’identité n’est pas un ornement, c’est une fondation.

Jenny Paria, à travers ces deux œuvres, ne propose pas de réponses toutes faites. Il fait quelque chose de bien plus précieux : il pose les bonnes questions. Et dans un monde saturé de certitudes bruyantes, il y a quelque chose de profondément courageux, et profondément nécessaire, dans le fait de choisir le murmure de la poésie.


Total
0
Shares
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts
Choisir la langue