LA VÉRITÉ MARCHAIT SANS GILET PARE-BALLES
Il est des chansons qui accompagnent le monde, et d’autres qui le jugent. Journaliste en danger appartient à cette seconde lignée : elle ne caresse pas l’époque dans le sens de son confort, elle l’oblige à se regarder. Alpha Blondy y décrit un renversement fondamental : le journaliste n’est plus un observateur, il est un obstacle. Sa faute n’est ni l’erreur ni l’excès, mais la précision. Dans un univers où le pouvoir ne tolère que les récits utiles, toute vérité autonome devient une provocation. On capture le journaliste, on l’intimide, on l’efface. Non pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il rend visible. Ce n’est jamais un homme qu’on enferme : c’est un fragment de réalité qu’on tente de soustraire au regard collectif.
Gouverner, c’est d’abord gouverner le récit. Alpha Blondy suggère une loi silencieuse de la politique moderne : le pouvoir ne règne pas tant par la force que par la version officielle du monde. Contrôler l’information, ce n’est pas commenter les faits : c’est décider lesquels existent. Lorsque la réalité devient gênante, on ne la réfute pas, on la rend introuvable. Le journaliste devient alors une anomalie statistique, une faille dans la mise en scène globale, un risque qu’il faut corriger. Ce monde n’a jamais eu peur de la violence. Il en a fait un outil. Ce qu’il craint, c’est la preuve.
LA DÉMOCRATIE ET LA TOLÉRANCE SÉLECTIVE
La chanson ne s’arrête pas aux symptômes. Elle interroge le vocabulaire même du pouvoir. Et d’abord ce mot sacré, usé jusqu’à la transparence : « démocratie ». On la proclame, on la brandit, on l’exporte sous escorte. Elle devient un passeport moral, un alibi géopolitique, une décoration rhétorique apposée sur des rapports de force très anciens. Elle n’est plus le gouvernement du peuple : elle est la grammaire élégante de la domination. La démocratie moderne ne limite plus la puissance, elle la raconte.
La boulimie du pouvoir et la tolérance sélective. Alpha Blondy met aussi en lumière une autre pathologie : la faim. Une faim qui ne connaît ni satiété ni mesure. La boulimie du pouvoir. Certains dirigeants, tant qu’ils servent les intérêts des puissances dominantes, deviennent fréquentables, respectables, parfois même exemplaires. Leurs crimes sont relativisés, leurs excès requalifiés, leurs brutalités renommées « stabilité ». Mais qu’ils cessent d’être utiles, et la mécanique s’inverse.

LE SANG COMME LANGAGE POLITIQUE
Tuer deux fois : dans l’image, puis dans la chair. Alors commence un rituel parfaitement rôdé. D’abord, on tue symboliquement. Par le récit. Par l’image. Par la répétition médiatique. Les médias d’influence, rarement indépendants, souvent alignés, redessinent le visage de l’ennemi. On ne gouverne plus : on « menace ». On ne résiste plus : on « déstabilise ». On ne négocie plus : on « provoque ». La conscience collective est préparée. L’homme est déjà coupable avant d’être jugé. Déjà condamné avant d’être frappé. Et lorsque l’image est détruite, le corps devient secondaire.
C’est ici qu’Alpha Blondy lâche sa formule la plus terrible, presque ironique dans sa lucidité : le sang n’appelle que le sang. La violence n’est plus un accident de l’histoire. Elle devient un rituel. Une procédure. Un cycle administré avec méthode, où chaque intervention prépare la suivante, où chaque mort justifie la prochaine. Ce monde ne cherche pas la paix. Il cherche la continuité de sa domination. Et pendant ce temps, le peuple regarde. Il s’indigne à horaires fixes. Il compatit à distance réglementaire. Puis il retourne à sa survie.
DIRE DEVIENT UN ACTE DE GUERRE ET LA LIBERTÉ SOUS SURVEILLANCE
L’auteur ne décrit pas seulement un peuple opprimé, mais un peuple épuisé. Un peuple à qui l’on a appris à confondre le calme avec la justice, et le silence avec la paix. L’impuissance devient une habitude. L’hypocrisie, une stratégie de protection. Dans un tel monde, informer n’est plus un métier. C’est une prise de risque. Témoigner n’est plus une fonction. C’est une insubordination. Lorsque la vérité exige du courage, c’est que le mensonge a déjà pris le pouvoir.
La liberté n’est pas morte : elle est sous surveillance. Journaliste en danger n’est pas une chanson pessimiste. C’est une chanson lucide. Elle montre un monde où les mots sont plus contrôlés que les armes, où la démocratie est plus narrative que réelle, et où la vérité avance seule, sans protection, dans un paysage miné. Ce n’est pas le journaliste qui est en danger. C’est ce que nous appelons encore, par habitude, la liberté.