Tabu Ley différencie le temps de l’urgence des raccourcis

Tabu Ley Rochereau lors d’un concert (Photo fournie par LEBEAUZAÏRE)

LE RÉCIT D’UN ABANDON, QUAND L’ARGENT DEVIENT JUGE

Il existe dans l’œuvre monumentale de Tabu Ley Rochereau des chansons qui refusent obstinément de vieillir. EKESENI appartient à cette catégorie rare : celle des œuvres qui ne décrivent pas seulement une époque, mais une condition humaine. Derrière une mélodie douce et presque pudique, Tabu Ley déploie une réflexion d’une profondeur remarquable sur la pression sociale, la dignité, l’attente et le rapport tragique entre l’amour et l’argent. Le mot EKESENI signifie littéralement « Ça se différencie ». Et toute la chanson est précisément construite sur cette idée : la différence entre le temps de l’homme et celui du destin, entre l’impatience et la maturité, entre la réussite forcée et la réussite méritée.

Dans EKESENI, Tabu Ley ne raconte pas simplement une rupture amoureuse. Il met en scène un homme abandonné non par manque d’amour, mais par manque de richesse. Sa femme l’a quitté parce qu’il n’a pas encore atteint la prospérité matérielle. Plus douloureux encore : elle semble avoir oublié qu’ils ont des enfants ensemble, comme si la pauvreté avait effacé jusqu’à la mémoire du foyer. Ce détail est fondamental. Ce n’est pas seulement un couple qui se brise, mais une famille que la tyrannie de l’argent vient disloquer. Tabu Ley touche ici à un sujet toujours brûlant d’actualité : cette pression immense qui pèse sur les hommes, sommés de se plier en mille morceaux pour prouver qu’ils “sont arrivés”, qu’ils sont dignes, qu’ils sont à la hauteur.

LA TENTATION DES RACCOURCIS

Face à cet abandon, le narrateur pourrait céder à la tentation la plus répandue : aller chercher la richesse par n’importe quel moyen. Mais Tabu Ley pose un choix moral clair et courageux. Il affirme qu’il ne veut pas aller faire des grigri, ni recourir aux pratiques occultes pour provoquer sa chance et satisfaire l’impatience de sa femme. Il souligne ainsi une réalité bien connue : beaucoup d’hommes commettent parfois cette erreur qui consiste à aller chercher des fétiches, des raccourcis mystiques ou dangereux pour s’enrichir rapidement et sauver leur couple ou leur image sociale. Lui, au contraire, choisit d’attendre. Non par faiblesse, mais par fidélité à ses principes.

C’est ici que le titre prend toute sa force symbolique. EKESENI, “Ça se différencie”. Tout ne vient pas en même temps. Tout ne mûrit pas au même rythme. Tout ne se force pas. Tabu Ley implore sa femme d’être patiente et de revenir à la maison. Il lui rappelle que leur temps n’est pas encore arrivé, que chaque chose a son heure, y compris la richesse. Sa philosophie est simple, mais profonde : la vie n’est pas une course, c’est une saison. Vouloir récolter avant le temps, c’est risquer de tout perdre.

Tabu Ley Rochereau portant un béret en tissu bogolan (Photo fournie par LEBEAUZAÏRE)

UNE CHANSON D’HIER, UN PROBLÈME D’AUJOURD’HUI

C’est ce qui rend EKESENI si troublante de modernité. Elle parle d’hier, mais décrit exactement aujourd’hui. Les mêmes comparaisons sociales. Les mêmes foyers fragilisés par l’urgence de “réussir”. Les mêmes hommes écrasés par l’obligation de produire, de prouver, de justifier leur valeur par leur compte bancaire. La chanson devient alors une méditation universelle sur la dignité, la patience et le courage d’assumer un chemin long dans un monde qui glorifie les raccourcis. L’ombre de EKESENI est immense dans l’histoire de la musique congolaise. Son thème et sa structure émotionnelle ont profondément marqué plusieurs générations d’artistes.

On en retrouve l’écho évident chez JB Mpiana dans Bye Bye Julie, où la douleur sentimentale est elle aussi intimement liée à la condition matérielle. On le perçoit également chez Werrason dans Chantal Switzerland, notamment dans le couplet poignant de son acolyte Adjani Sesele, qui prolonge cette même veine de désillusion amoureuse et sociale. Preuve supplémentaire de sa puissance, EKESENI a connu plusieurs reprises. Parmi elles, deux ont particulièrement marqué les esprits : celle de Faya Tess, sans doute la plus importante et la plus mémorable, et celle de Jamaïtha Inanga, qui a su, elle aussi, raviver l’émotion et la gravité du message. Ces reprises montrent que EKESENI n’est pas seulement une chanson : c’est un patrimoine émotionnel.

UNE LEÇON DE PATIENCE ET DE DIGNITÉ

En définitive, EKESENI n’est pas simplement une chanson sur une femme qui part. C’est une œuvre sur le temps, sur la différence entre précipitation et destinée, sur la tentation de trahir ses valeurs pour aller plus vite. Tabu Ley Rochereau y signe un plaidoyer silencieux mais puissant : mieux vaut arriver lentement en restant entier, que réussir vite en se perdant soi-même. Et c’est sans doute pour cela que, des décennies plus tard, EKESENI continue de nous parler, avec la même douceur triste et la même lucidité implacable.

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