Bibiche Dumbu, le génie de l’ombre, créateur sans signature

Bibiche DUMBU connu sous le nom de Chibida — lors de sa séance photo en Belgique

UN CRÉATEUR MÉCONNU

Dans l’histoire foisonnante de la musique congolaise, certains destins brillent sous les projecteurs. D’autres, tout aussi éclatants, s’écrivent dans l’ombre. C’est là, dans le silence des studios et les coulisses des orchestres, qu’a longtemps résonné la voix créatrice de Bibiche DUMBU, connu de ses proches sous le sobriquet affectueux de Chibida, devenu plus tard Chibida, sa signature artistique.

Né d’un foyer aisé où l’éducation était un privilège et la maîtrise des langues une évidence, Bibiche DUMBU se distinguait par une sensibilité linguistique rare. Par sa mère, originaire du Kongo Central, il héritait des rythmes du kikongo, cette langue qui pulse comme un tam-tam ancestral. Grâce à un cousin formé à l’internat dans l’ancienne province du Bandundu, il apprenait ensuite le kimbala, enrichissant son écriture d’une touche venue des plaines du Kwango. À cette palette s’ajoutaient le swahili, le français, l’anglais et même quelques teintes de mélodies pensées dans la langue universelle du son : la rumba elle-même.

L’ARCHITECTE SANS PLAN, LE PAROLIER SANS SIGNATURE

Dans sa jeunesse, avec plusieurs camarades du quartier, il fréquente un orchestre de quartier, un laboratoire brut où germent les rêves les plus grands. Parmi eux, certains deviendront des icônes : Ferre Gola, Fally Ipupa, Celeo Scram, Bill Clinton Kalonji et Serge Mabiala. Tous portaient dans leurs doigts et leurs voix l’ambition de la rumba. Mais parmi eux, Chibida portait aussi les mots, les mélodies, les esquisses rythmiques. Il ne se contentait pas d’animer la musique : il la façonnait, la murmurait, la donnait.

Son talent de parolier et mélodiste irrigue plusieurs chansons phares de l’orchestre Wenge Musica Maison Mère, nourrissant notamment les cris d’animation (atalaku) de Bill Clinton Kalonji, Celeo Scram et plus tard Serge Mabiala, qui chantera plusieurs de ses créations, dont une célèbre partition vocale en swahili, portée par la voix de Serge Mabiala. Il participe également à la chanson légendaire Choc de Koffi Olomide, à la fois comme parolier et inspirateur musical. Car Bibiche ne livrait pas seulement des textes : il suggérait les contours de la mélodie, le souffle rythmique, l’émotion dans les silences.

Chibida de son vrai nom Bibiche DUMBU lors d’une prestation scénique

LE FRÈRE, L’AMI OU L’ALLIÉ ARTISTIQUE

Un temps, il intègre l’orchestre de son ami d’enfance Ferre Gola. Cette collaboration deviendra fondatrice lors de la création du premier album majeur de Ferre : Sens interdit en 2005. Chibida y chante notamment dans Folie d’amour, et signe également l’écriture de 365 jours fois 2, un titre qui deviendra culte. Mais malgré l’importance de son apport, son nom n’apparaîtra sur aucun crédit officiel. À cette époque, au Congo, les transferts d’œuvres se font souvent à la manière de la rumba : de bouche à oreille, dans la confiance humaine, sans contrat écrit.

Une informalité artistique qui, combinée à l’absence de structures solides de reconnaissance des droits d’auteur, fera sombrer dans l’oubli plusieurs de ses contributions. Pendant des années, Bibiche restera un artisan secret de la rumba, l’auteur anonyme de refrains qui feront danser tout un peuple, sans obtenir reconnaissance ni royalties. Il tentera plus tard de faire valoir ses droits sur des plateformes internationales de gestion de droits d’auteur, mais l’absence de preuves formelles ou de contrats écrits compliquera sa démarche. L’histoire avait été scellée dans l’air, non sur le papier.

L’affiche du deuxième album de Chibida, intitulé AILLEURS, sorti le 29 septembre 2025

LA RENAISSANCE D’UN PHŒNIX

Malgré l’amertume, Bibiche DUMBU n’a jamais cessé d’écrire la musique. Comme un fleuve souterrain qui finit toujours par retrouver la lumière, il lance finalement sa carrière solo. En 2012, il dévoilait son premier album: No Stress, un manifeste de résilience. Puis le 29 septembre 2025, il sort son deuxième album: Ailleurs, où l’on retrouve plusieurs artistes dont Badi, Kavena le Dauphin, Cedric van Caille et Sandy Bakomi, un projet habité par la nostalgie, l’espoir et l’errance poétique des grands auteurs.

Aujourd’hui, alors qu’il revendique être à l’origine de nombreux piliers de la musique congolaise des années 2000, Bibiche Dumbu ne cherche pas tant à accuser qu’à faire entendre l’écho d’une vérité longtemps étouffée. Il incarne ces créateurs qui ont façonné la culture sans jamais en porter le titre. La rumba a ses étoiles. Mais elle a aussi ses vents : invisibles, puissants, éternels. Et parmi eux, Chibida continue de souffler.

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