QUAND LE RAP DEVIENT MIROIR COLLECTIF
Avec C’est Nous, Djanii Alfa ne livre pas une simple chanson engagée ; il propose une œuvre de conscience, un réquisitoire poétique et implacable contre les dérives de la gouvernance africaine, mais surtout contre l’inaction, la complaisance et la résignation des peuples. Ici, l’artiste guinéen choisit une posture rare et courageuse : parler au nom du peuple, tout en lui renvoyant sa part de responsabilité. Le « nous » du titre n’est ni décoratif ni consensuel. Il est accusateur, frontal, dérangeant. Djanii Alfa dénonce sans détour les dirigeants africains : pillage des ressources, crimes de guerre, confiscation du pouvoir, corruption systémique. Mais l’originalité de son propos réside ailleurs. Pour lui, la mauvaise gouvernance n’est pas la racine du mal, mais le symptôme d’un peuple qui tolère, qui applaudit parfois, qui sacralise ses propres bourreaux.
Ainsi naît l’une des formules les plus marquantes de la chanson : « L’Afrique aime ses tortionnaires ». Une phrase lourde de sens, où l’artiste évoque explicitement le syndrome de Stockholm : cette étrange relation où la victime finit par aimer celui qui l’opprime. Quand Djanii Alfa parle d’un peuple qui, à force de se faire violer, finit par se laisser faire, il ne cherche pas la provocation gratuite. Il décrit un processus historique de normalisation de la violence. La souffrance devient habitude, l’injustice devient paysage, l’oppression devient norme. Cette tolérance extrême, presque résignée, est pour lui l’un des plus grands drames africains : un peuple qui subit sans exiger, qui endure sans revendiquer, qui survit au lieu de vivre.
LA VIOLENCE INTÉRIORISÉE ET LA TOLÉRANCE ÉRIGÉE EN FATALITÉ
La sacralisation des prédateurs. L’artiste s’attarde sur une contradiction glaçante : ceux qui volent, tuent et ruinent leurs nations sont appelés Son Excellence, Honorable, Votre Honneur, Monsieur le Ministre. Ces titres pompeux, hérités de systèmes coloniaux et vidés de toute morale, deviennent dans la chanson des symboles de l’aliénation mentale. Comment glorifier ceux qui affament leur propre peuple ?. Comment honorer des criminels de guerre sous prétexte de fonction ?. Djanii Alfa suggère que cette vénération participe elle-même au maintien du chaos. L’un des passages les plus poignants de C’est Nous concerne la République Démocratique du Congo. Le coltan, ressource stratégique du monde moderne, vient du Congo, et pourtant, le Congo reste injoignable. Lorsque le Nord-Kivu est pillé, violé, incendié, l’appel à l’aide reste sans réponse. Personne n’est au bout du fil.
Cette image saisissante traduit l’abandon international, mais aussi l’impuissance interne d’un État immensément riche et tragiquement désarmé, sans technologie, sans souveraineté réelle. Djanii Alfa tranche sans détour : « L’ennemi de l’Afrique, c’est l’Africain. ». Il revisite l’assassinat de Patrice Lumumba, rappelant que si les puissances occidentales, Belgique, États-Unis, CIA, ont orchestré le complot, celui-ci n’aurait jamais abouti sans la complicité active des Congolais eux-mêmes, notamment Moîse Tshombe au Katanga. Le message est clair : la domination extérieure prospère toujours sur des fractures internes. L’Afrique, selon Djanii Alfa, fait du surplace. Elle perpétue une ancienne version du commerce : des diamants contre des armes, des ressources naturelles contre des mitraillettes. Ce système rappelle un esclavage moderne, où la richesse du sol finance la mort de ceux qui l’habitent, au lieu de construire leur avenir.

L’ESCLAVAGE MODERNE & LE TRIBALISME
Autre fléau dénoncé avec force : le tribalisme. L’artiste pointe cette logique perverse où l’appartenance ethnique absout toutes les fautes. Un tyran devient excusable parce qu’il est « des nôtres ». Le vote n’est plus un choix politique, mais un réflexe identitaire. Et Djanii Alfa insiste : ce ne sont pas les politiques qui divisent — ce sont les peuples qui acceptent d’être divisés. Le refrain agit comme un mantra brutal : « Le problème, c’est nous. » Répété encore et encore, il refuse toute échappatoire. Le peuple est responsable de ses silences, de ses votes ethniques, de son ignorance de ses droits. Car, comme le rappelle l’artiste, la différence entre démocratie et anarchie, c’est le droit, et un peuple qui ne connaît pas ses droits est condamné à les subir bafoués.
Quand Djani Alfa évoque la Guinée, son pays natal, le propos devient intime. La bauxite y est abondante, mais l’alumine absente. Le pays crève de faim, attendant riz et marmite de Chine, alors qu’il pourrait produire lui-même. Ce constat souligne l’échec de la transformation locale et l’illusion de la souveraineté économique. L’artiste convoque l’histoire : Samori Touré, Thomas Sankara. Il rappelle que Sankara, comme Lumumba, a été trahi avec l’aide des puissances occidentales, et exécuté par Blaise Compaoré avec leur soutien. La Haute-Volta était devenue le Burkina Faso, le pays des hommes intègres. Une vision trop dangereuse pour être partagée.
Djanii Alfa affirme sans détour : il n’existe pas d’armée républicaine là où la république n’existe pas. Le président est roi. L’argent public devient privé. Le trésor public disparaît. La banque centrale devient la caisse noire du pouvoir. Les opposants, des moutons noirs. Dans ce contexte, parler de coups d’État devient absurde : le militaire n’est qu’un militant armé du président. C’est Nous n’est pas une chanson confortable. C’est un miroir cruel, une introspection collective, une œuvre qui refuse les excuses faciles. Djanii Alfa ne disculpe ni l’Occident, ni les dirigeants africains, mais il rappelle une vérité essentielle : tant que les peuples refuseront de se regarder en face, l’Afrique restera prisonnière d’elle-même. Le problème n’est pas seulement ailleurs. Le problème, c’est nous.